08 juin 2016 ~ 0 Commentaire

L’ouzo et le passeport

S – 46 N° 5 8 juin 2016

L’ouzo et le passeport

En rentrant de quelques jours de congés dans un pays européen de feu l’espace Schengen j’ai eu la désagréable surprise, malgré mon beau passeport orné des 12 étoiles européennes, de devoir faire la queue au guichet d’un douanier comme n’importe quel touriste asiatique ou américain. L’état d’urgence a cassé ce beau symbole (déjà vieux de 30 ans !) de libre circulation en Europe. Pas fier d‘être français tous les jours.
Première constatation en débarquant sur le sol grec : il y a des drapeaux et des logos européens partout, ils ne nous en veulent donc pas trop … Deuxième observation, confirmée tout au long de la semaine, les équipements publics, touristiques ou non, sont en bon état et bien tenus. Seules les installations militaires m’ont semblé vieillissantes. Les grecs semblent vivre correctement.
Pourquoi donc tous ces titres de journaux sur ‘’la fin de l’euro’’, le ‘’Grexit’’ et autres sommets européens (tous de la dernière chance) pour sauver tantôt la Grèce tantôt l’Europe ?
Un petit retour historique s’impose. Depuis son indépendance en 1830 cette ancienne province ottomane a connu une longue période d’alternances entre monarchie, république, guerre civile, dictatures diverses qui s’est terminée par l’affaire de Chypre en 1974 : des nationalistes grecs y tentent un coup d’état, les turcs débarquent à Chypre, l’armée grecque refuse d’intervenir et le régime des colonels à Athènes s’effondre en trois jours. La démocratie s’installe pour de bon, les exilés rentrent au pays, les touristes affluent, la Grèce connaît une forte croissance économique, les niveaux de vie se rapprochent des standards européens et L’Europe arrive.
La Grèce adhère à l’Union européenne en 1981, moins de 7 ans après la chute de la junte militaire alors que Espagne et Portugal (qui étaient de très vieux états-nations structurés et organisés) attendent jusqu’en 1986. La Grèce a sans doute rejoint l’Union européenne prématurément. Non pour des raisons politiques, économiques ou financières mais simplement géographiques. En 1981 la Grèce n’a de frontières terrestres qu’avec : la Turquie, ancienne puissance occupante considérée comme belliqueuse ; la Bulgarie dont elle est encore séparée par le ‘’rideau de fer’’ pour encore une dizaine d’années ; et la Yougoslavie de l’époque qui va connaître une bonne quinzaine d’années de conflits et dont une partie du territoire, la république yougoslave de Macédoine, indépendante en 1991 devient la République de Macédoine que la Grèce pour des raisons symboliquo-sentimentales refuse de reconnaître car Macédoine est aussi le nom d’une région grecque. Il s’en suit blocages des frontières et difficultés économiques ; sans parler de l’Albanie …
D’autre part ces quatre pays voisins terrestres de la Grèce (Turquie, Bulgarie, Albanie et Yougoslavie) avaient, et ont encore, des niveaux de vie (PIB/habitant) largement inférieurs à celui de la Grèce : entre deux et trois fois inférieurs. L’Espagne qui a magnifiquement profité de son entrée dans l’Union Européenne (on a parlé de ‘’miracle espagnol’’) était, elle, dans une position inverse (environ 30 % plus pauvre que la France). Il est effectivement difficile d’augmenter son activité économique en commerçant (de plus difficilement) avec des pays moins développés que soi.
Malgré une marine marchande qui était la première en Europe voire au monde, la Grèce ne profite donc pas du grand marché européen (1986) par incapacité physique à commercer avec les autres pays européens (la Grèce fut le dixième) alors que Espagne et Portugal (dans une moindre mesure) profitent à plein de l’ouverture des frontières. L’isolement physique et institutionnel (ses voisins immédiats ne sont pas membres de l’espace Schengen) de la Grèce lui fait rater son entrée dans le marché européen, elle n’y est pour rien mais en souffre encore aujourd’hui.
Le voisinage avec la Turquie a une autre conséquence lourde pour les finances du pays : le budget de la défense est très élevé car Grèce et Turquie (deux pays membres de l’OTAN !) se livrent à une mini course aux armements : entre 1975 et 2005 les dépenses militaires de la Grèce ont été comprises entre 6 % et 4 % du PIB (la moyenne européenne était entre 3 % et 2 %) et sont aujourd’hui encore supérieures à 2 % (moyenne européenne 10 % du PIB, une dette publique de 120 % du PIB et des finances publiques minées à la fois par une fraude fiscale massive et une économie souterraine représentant le quart de son PIB (au vu des consommations diverses que j’ai payées en liquide et sans facture, je confirme cette estimation !). Les marchés réagissent immédiatement en baissant la note de la dette grecque et donc en augmentant les taux d’intérêt. Papandréou lance un premier plan de rigueur (gel des embauches des fonctionnaires, privatisations, …) puis un second en 2010 qui ne convainquent personne. La dette continue à augmenter, la note de la Grèce est à nouveau abaissée. Les banques privées ne veulent plus prêter à la Grèce ; pour lui éviter la ‘’faillite’’ l’Europe organise avec le FMI un premier plan d’aide international en lui prêtant 110 milliards d’euros sur trois ans ; la dette publique grecque est à l’époque d’environ 280 milliard d’euros. En ‘’échange’’ l’Europe demande à la Grèce de faire des économies, elle en fait mais les recettes fiscales s’effondrent avec une sérieuse baisse d’activité (la Grèce perd 25 % de son PIB en 5 ans), Fin 2011 la Grèce ne peut toujours pas rembourser ses créanciers privés, un deuxième plan d’aide de 230 milliards d’euros aboutit à éjecter les créanciers privés et à les remplacer par le FMI, la BCE, le FESF et les états de la zone euro qui ensemble détiennent aujourd’hui plus de 80 % des 320 milliards de la dette grecque.
La situation budgétaire grecque ne s’améliore pas (crise internationale, fraude fiscale, baisse d’activité, …) Papandréou ne termine pas son mandat et est remplacé par un gouvernement de techniciens en 2012. La population, excédée par de brutales mesures d’austérité et un chômage qui double en 5 ans, manifeste violemment, se détourne des partis politiques classiques et porte au pouvoir début 2015 le parti de gauche radicale Syriza. Alexis Tsipras, nouveau premier ministre, entame alors de longues discussions avec ses créanciers (BCE, FMI et UE) avec trois objectifs : un nouveau plan d’aide (du cash), un allègement de la dette et l’arrêt des mesures d’austérité. Après de nombreux sommets européens, une menace de Grexit, les coups de gueule du ministre Varoufakis et autres péripéties nocturnes, Hollande et Renzi imposent à l’Allemagne le maintien de la Grèce dans la zone euro. Un troisième plan de 80 milliards d’euros est proposé à Tsipras en échange du renforcement du plan de rigueur. Tsipras accepte le plan, le fait valider par un référendum, dissout le parlement, se fait réélire et en profite pour éliminer Varoufakis et son opposition de gauche. Belle manœuvre politique !
Et maintenant ? Faut-il alléger la dette grecque ? La dette grecque est-elle soutenable ? Que peut faire l’Europe pour que le cancre de la classe Europe redevienne bon élève ?
Je propose la stratégie et les actions suivantes :
• La dette grecque qui a été restructurée et allongée doit être remboursée. C’est à la fois une question de principe et cela évitera de créer un précédent
• Ce point étant acquis, le coût du risque de non remboursement est donc nul et les créanciers publics européens doivent ‘’rendre’’ à la Grèce les intérêts payés en trop (environ 5 milliards d’euros par an) soit sous forme de dons soit sous forme d’investissements directs via la BEI. Il est difficile de comprendre que la BCE prête des centaines de milliards à 0 % aux banques françaises qui n’en ont pas besoin et à 2 % à la Grèce qui en a réellement besoin …
• Régler les affaires européennes entre européens en sortant le FMI du jeu
• Lancer un grand plan de développement touristique en Grèce
• Aider (prêts de la BEI) au développent économiques des voisins de la Grèce
• Favoriser les relations politiques et économiques avec la Turquie
• Imposer à la Grèce et à la Turquie le règlement de la question chypriote
• Imposer à la Grèce une division par deux de son budget militaire tout en garantissant sa sécurité. Ce sera difficile car Tsipras a confié le ministère de la défense (en lui promettant le maintien de son budget) à un représentant d’un parti de droite nationaliste avec lequel il a été obligé de s’allier pour avoir une majorité au parlement
• Faire comprendre aux uns et aux autres qu’une dette de 175 % du PIB à un taux de 1 % coûte deux fois moins qu’une dette de 60 % à un taux de 5 % !
Les grecs et la Grèce méritent la pleine solidarité des européens et de l’UE, le maintien de l’esprit européen l’impose. Elle permettra à la Grèce de retrouver toute sa place dans l’Europe des 28 dont elle occupe le 10 ème rang pour la population.
Quoiqu’il en soit, avec ou sans passeport, dans ce ‘’pays béni des Dieux’’, à l’ombre d’un olivier, l’ouzo aura toujours un parfum d’éternité ; la dette aussi …

Benoît Mollaret

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