17 juin 2016 ~ 0 Commentaire

Plus ou mieux ?

N°7 17 juin 2016

Plus ou mieux ?

Traditionnellement l’examen du baccalauréat commence par l’épreuve de philosophie. Mercredi 15 juin les futurs bacheliers scientifiques ont eu à répondre à la question : ‘’Travailler moins, est-ce vivre mieux ?’’. Pas facile de répondre à cette question pour des jeunes qui n’ont presque jamais travaillé et pas encore beaucoup vécu.
Ceux de mes lecteurs qui se souviennent de ma note de philo au bac (un seul digit !) me trouveront bien prétentieux de traiter un tel sujet … mais il y a bien longtemps que je ne travaille plus pour la note.
L’auteur du sujet tente une double opposition, celle de deux verbes travailler (verbe d’action) et vivre (verbe d’état) et celle de deux adverbes moins (adverbe quantitatif) et mieux (adverbe qualitatif). En jouant avec ces adverbes il est possible de décrire les différentes réponses possibles à cette belle question.
Travailler moins pour vivre plus (longtemps)
Commençons par un peu d’histoire . Le travail comme fait social a commencé avec l’esclavage auquel nous devons les pyramides d’Egypte et la plupart des monuments antiques encore debout. Pour ces esclaves, pas de doute, travailler moins c’était évidemment vivre plus, car beaucoup mourraient sous les coups, et même vivre tout simplement.
Au moment où l’esclavage est aboli en France, en deux temps lors des révolutions de 1789 et 1848, apparaissent les premières revendications syndicales pour limiter la durée du travail. On commence (1840) par limiter le temps de travail des enfants : 8 h max par jour pour les moins de 12 ans et 12 h max pour les moins de 16 ans, puis en 1948 la durée maximale de la journée de travail est fixée par décret à 12 h pour tous (12 h * 7 jours soit 84 heures par semaine). Ces revendications n’avaient qu’un seul objectif : travailler moins pour vivre plus, plus longtemps. La mortalité au travail était considérable, certaines estimations conduisent à 20 % des décès liés au travail au milieu du 19ème siècle.
Les revendications pour la réduction de la durée du travail sortent du champ syndical pour entrer dans le champ politique. En 1864, à Londres, Marx crée la Première internationale et affiche l’objectif des 8 h par jour. En 1900, en France, la journée de travail est ramenée à 10 heures, toujours sur 7 jours ; il faut attendre 1906 pour que le dimanche devienne jour de repos hebdomadaire obligatoire.
En 1936 le Front populaire fixe la durée hebdomadaire à 40 heures, vite remise en cause par les gouvernements suivants et par Vichy. La libération revient aux 40 h hebdomadaires mais les besoins de reconstruction du pays imposent de nombreuses heures supplémentaires. Les 40 h de travail hebdomadaires ne sont atteintes réellement qu’au milieu des années 70.
En parallèle de cette réduction du temps de travail journalier puis hebdomadaire apparaissent les congés payés : 2 semaines en 1936, la 3ème en 1956, la 4ème en 1968 et la 5ème en 1982.
La création en 1981 par Mitterrand/Mauroy d’un ministère du temps libre est le signe de l‘aspiration de la société à plus de temps libéré pour les vacances, les week-ends.
Travailler moins pour consommer et vivre plus
Les dernières années des ‘’trente glorieuses’’ post 68 voient la naissance de la société des loisirs (la télévision, les MJC, la FNAC, le Club Med, …) et de la consommation (les grandes surfaces, la généralisation des appareils électro-ménagers, l’automobile pour tous, les vacances pour beaucoup, …). La réduction du temps de travail à la semaine (39 h payées 40), à l’année (la 5ème semaine de congés payés), sur la vie (la retraite à 60 ans au lieu de 65) n’a plus pour principale motivation la dureté de la vie au travail mais aussi le souhait d’enrichir la vie en dehors du travail.
Ce temps libéré et l’amélioration matérielle des conditions de vie (le niveau de vie double en moins d’une génération) s’accompagne indéniablement d’une meilleure vie individuelle. Mais l’augmentation quasi-continue du chômage de 1975 (3 %) à 1995 (10 %) fait naître de nouvelles questions autour du partage du travail.
Travailler moins pour travailler tous
Avant même l’élection de Mitterrand le club de réflexions ‘’Echanges et Projets’’ animé par Jacques Delors lance quelques pistes autour de la notion, encore vague, de ‘’temps choisi’’. Rocard, ministre du plan, commande en 1982 un rapport sur le sujet. A l’époque le manque de temps pour vivre est la première frustration des français (43 %) devant le manque d’argent (27 %) et les autres sources d’insatisfaction (craintes liées au chômage ou à la santé) . Les conséquences du temps choisi sur l’emploi sont à peine évoquées avec ‘’la création possible de plusieurs centaines de milliers d’emplois ‘’. Les syndicats sont majoritairement réticents à cette idée de temps choisi qui implique l’individualisation et la diversification du statut des travailleurs ; ils craignent une baisse de leur pouvoir.
Finalement, conservatismes et difficultés économiques aidant, la révolution du temps choisi, qui impliquait un nouveau modèle de société, n’aura pas lieu.
Après une courte embellie à la fin des années 80, le chômage repart à la hausse et l’idée du partage du travail et mise en avant par des philosophes puis par des économistes (I. Illich, A. Gorz, D. Méda, G. Aznar, D. Taddei, L. Stoleru, …). Les politiques commencent à s’y intéresser : P. Seguin facilite la modulation des horaires de travail (1986-88), le temps de travail est annualisé, en 1996 la loi de Robien, pour la première fois, accorde aux entreprises des réductions de cotisations sociales en échange d’une réduction du temps de travail avec un objectif clairement affiché de création d’emplois.
En 1997 la majorité plurielle de Jospin annonce dans son programme la réduction du temps de travail hebdomadaire à 35 h et la met en œuvre avec les lois Aubry qui incitent (1998) puis obligent (1999) à la réduction du temps de travail. Un nouveau mot apparaît dans la vie de tous les jours : RTT, des centaines de milliers d’emplois sont créées par effet direct des 35 h, le chômage diminue d’un million sur le quinquennat. Par idéologie libérale, les gouvernements de droite Raffarin puis Fillon, en quatre lois successives, détricotent les 35 h (plus d’heures supplémentaires et moins rémunérées) mais les salariés gardent leurs RTT.
En 2016 le chômage atteint à nouveau les niveaux record de 93-95 à plus de 10 % de la population active. Faut-il reprendre la réduction du temps de travail ? Oui mais avec une argumentation différente.
Travailler moins pour vivre mieux
Jospin et Aubry défendaient les 35 h avec l’argumentation suivante : le partage du travail permettra de créer des emplois et en plus, il libérera du temps avec des jours de congés supplémentaires pour vos vacances, vos loisirs ; du temps que vous pourrez utiliser pour votre famille, vos amis, pour vous former, pour voyager ou pour militer. Les conséquences positives de la réduction du temps de travail sur le ‘’vivre mieux’’ étaient présentées comme un sous-produit accessoire de la création d’emplois, 1er objectif (atteint) de la réduction du temps de travail.
Je propose de renverser l’argumentation de la façon suivante : pour améliorer le ‘’vivre ensemble’’ la société a besoin de citoyens qui puissent s’investir, s’impliquer ou se passionner pour et dans la vie associative, la vie démocratique participative, l’accompagnement des jeunes dans leur scolarité et leur orientation, l‘accompagnement des seniors ; les citoyens ont donc besoin de temps, de travailler moins, pour ces nouvelles activités. Et la création d’emplois viendra de surcroît.
Nous aurons besoin de temps au quotidien pour réussir les transitions énergétique et écologique qui sont encore devant nous. Acheter des produits locaux et faire soi-même sa soupe prend plus de temps (et consomme moins d’énergie) que d’acheter de la soupe industrielle congelée. Un trajet en vélo prend (pas toujours) plus de temps et émet moins de C02 qu’un trajet en voiture. Les exemples sont nombreux. La transition écologique ne se fera pas si elle n’est pas accompagnée d’une révolution du temps.
Le travailler moins de demain aura pour conséquence un mieux vivre ensemble mais n’oublions pas que pour certains le travail est encore une souffrance.
Travailler mieux pour vivre mieux
En 2002 la loi de modernisation sociale introduit dans le Code du travail la notion de santé mentale, les revendications syndicales autrefois centrées sur le quantitatif (salaires, temps de travail, emploi) s’ouvrent à de nouveaux sujets : le stress, les différentes formes de harcèlement, la violence et de façon plus large les risques psycho-sociaux .
Le bien-être au travail devient une revendication des salariés et un objectif managérial dans les entreprises qui ont compris que la qualité de la vie au travail, au même titre que la qualité des relations sociales, contribue à leur performance économique. Ce bien-être au travail se transforme en bien-être tout court.
En 2016 pour vivre mieux il ne suffit pas de travailler moins, il faut aussi travailler mieux !

Benoît Mollaret

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