30 juin 2016 ~ 0 Commentaire

La voiture et le satellite

N°9 30 juin 2016

La voiture et le satellite

En 1971 ont eu lieu trois événements (a priori) indépendants les uns des autres :
• Le 15 août Nixon, Président des Etats-Unis, suspend la convertibilité du dollar US en or. Alimentée par la guerre au Vietnam et au Cambodge, la course aux armements et la conquête spatiale la ‘’planche à billets’’ américaine tourne à fond. Les détenteurs de dollar commencent à s’inquiéter, exigent leur conversion en or, les stocks fondent et Nixon n’a pas d’autre échappatoire que de tuer le taux de change fixe dollar/or fixé à Bretton Woods à la fin de la 2nde guerre mondiale.
• Cette même année l’indice de fécondité aux Etats-Unis passe sous le seuil de renouvellement des générations de 2,1. Les systèmes de retraite par répartition — les actifs cotisent pour financer les retraites — ne sont plus soutenables et les fonds de pension américains imposent peu à peu l’objectif de 15 % de rendement pour leurs actifs.
• En novembre 1971 la société Intel, fondée trois ans auparavant, commercialise le premier microprocesseur ‘’Intel 4004’’. La troisième révolution industrielle est lancée, avec des conséquences sur nos modes de production, de consommation, de transport, de vie, … et elle n’est pas terminée.
Mon avis, très personnel, est que la concomitance accidentelle de ces trois évènements est à l’origine de ce que nous appelons la crise ; la guerre du Kippour d’octobre 1973 et le quadruplement du prix du pétrole qui a suivi n’étant que l’étincelle ; j’y reviendrai.
Le 3ème évènement, l’invention du microprocesseur, composant programmable, i.e. qui ne fait pas toujours la même chose mais obéit à des ordres (un programme), n’est qu’une étape dans l’histoire de l’électronique.

La fabuleuse histoire de l’électronique
L’invention, il y a 150 ans, de la lampe à incandescence par Edison qui s’appuyait sur les travaux des physiciens des XVIIIème XIXème siècles (Coulomb, Peltier, Fourier, Laplace, Bessel, …) ouvre la voie à de fort nombreuses inventions : l’éclairage domestique, le télégraphe, la production de froid, …. La 1ère guerre mondiale tire les radio-communications, les anglais développent le radar dans les années 40 pour se défendre de l’Allemagne hitlérienne, les calculs des trajectoires des missiles balistiques donnent naissance aux premiers ordinateurs ; comme toujours les guerres (ou leur préparation) tirent la technologie. En 1947 trois américains (futurs prix Nobel) découvrent l’effet transistor (amplification d’un signal électrique à partir d’un autre) et inventent un mot : transistor. Le transistor est LE composant électronique de base qui peut interrompre, modifier, moduler, amplifier un signal électrique.
En assemblant une dizaine de transistors des ingénieurs américains (encore et toujours) ont mis au point les premières prothèses auditives, les composants les plus sophistiqués des premières fusées Apollo au milieu des années 60 contenaient quelques centaines de transistors et le fameux ‘’Intel 4004’’ était un assemblage de 2000 composants élémentaires. Cette croissance du nombre de transistors par composant obéit à une loi assez simple exprimée par Gordon Moore, un des fondateurs d’Intel, qui en 1965 avait prédit que le nombre de transistors sur une surface donnée de silicium (le matériau de base de l’électronique depuis les années 60) allait doubler tous les ans. C’est la loi de Moore (1965). Gordon Moore a rapidement modifié sa ‘’loi’’ et en 1975 il est passé d’un doublement tous les ans à un doublement tous les deux ans. Et cette deuxième loi s’est parfaitement vérifiée : un seul composant en 1950, 1000 en 1970, un million en 1990 , un milliard en 2010 et aujourd’hui les 10 milliards sont dépassés. Mais cette croissance va s’arrêter un jour, les technologues commencent à sentir quelques ralentissements. Quand ? Gordon Moore lui-même, toujours salarié d’Intel, avait prédit en 1997 que le mur serait atteint en 2017 ; puis en 2007 il a confirmé la validité de sa loi pour encore une dizaine d’années. Nous y sommes.
Pourquoi ça coince ? Pour deux raisons principales, physiques :
• Quand la densité des transistors augmente la dissipation thermique est telle qu’il n’y a plus moyen de les refroidir
• Les transistors élémentaires sont tellement petits, quelques nanomètres , que les électrons qui y circulent n’obéissent plus à des lois physiques classiques mais à des lois statistiques : ils sont devenus quantiques et on ne les contrôle plus
Et aussi pour une raison économique : le coût des usines nécessaires pour fabriquer ces composants avec 10 milliards de transistors suit lui aussi une loi exponentielle avec un doublement tous les 4 ou 5 ans. Il n’y a aujourd’hui plus que trois entreprises qui peuvent financer de telles usines (5 milliards de $) : Intel (Californie), Samsung (Corée du sud), TSMC (Taiwan). Les autres, tous les autres, même IBM et les japonais leaders jusqu’au milieu des années 90 ont été éliminés de cette double course au gigantisme (pour les usines) et à la miniaturisation (pour les transistors) ; les chinois continentaux, eux, ne sont pas encore arrivés.
Le mur technologique, à la fois physique et économique, devant lequel nous sommes cache un océan d’applications à peine effleurées aujourd’hui.
Nous n’avons encore rien vu

Cette fabuleuse croissance des performances de l’électronique n’a pas d’équivalent ; ni l’imprimerie, ni la chimie, ni l’automobile, ni l’énergie n’ont connu de telles croissance, peut-être qu’un jour les biotechnologies …
C’est l’augmentation fantastique des performances et la diminution des coûts des composants électroniques qui nous permettent aujourd’hui les communications instantanées à longue distance, le partage facile des connaissances, les nouveaux modes de consommation, le partage instantané de ressources et un très grand nombre de nouveaux services qui peu à peu entrent dans notre quotidien.
Mais les nouvelles applications à venir sont encore plus géniales.

L’irruption de l’électronique dans l’industrie automobile nous a apporté un très grand nombre de fonctionnalités (airbag, radar de recul, lève-vitres électriques, contrôle de la pression des pneus, GPS, limiteur de vitesse, …) qui ont pu apparaître comme des gadgets mais qui n’en sont pas compte tenu de leur apport à notre sécurité d’automobilistes. La prochaine étape (ou presque) est la voiture 100 % automatique. Ce n’est plus un rêve, c’est déjà une réalité grâce à quelques composants très smarts et à leurs milliards de transistors et dans moins d’une demi génération toutes les automobiles se piloteront toutes seules. Certains penseront que cela ne sert à rien … Ces voitures équipées d’ADAS connectées et totalement autonomes permettront de diminuer les accidents d’un facteur 10 (au moins), de supprimer les bouchons et de réduire les consommations d’énergie d’un facteur 2, même si elles seront 100 % électriques. Espérons que les autorités gouvernementales sauront adapter les réglementations suffisamment rapidement, pas sur … Ces voitures autonomes rendront caducs les débats d’arrière-garde pour savoir si la concurrence d’Uber est correcte ou non.

Une autre nouvelle application aux conséquences incalculables est celle développée par la société californienne (encore) Space X d’Elon Musk : apporter internet sur tout point de la planète grâce à un réseau de quelques milliers de satellites et pour un coût pour l’utilisateur final de 100 $/an. Musk est né en 1971 en même temps que le microprocesseur de Moore ; je l’ai rencontré à Grenoble il y a quelques mois, il venait y chercher des composants pour ses satellites qu’il ne trouvait pas en Californie et qu’il ne souhaitait pas acheter en Corée. Il est aussi pragmatique qu’ambitieux, le titre de sa biographie parue à Paris en février est éloquente : Elon Musk, Tesla, PayPal, Space X : l’entrepreneur qui veut changer le monde.
Quelques années après un doctorat en physique, il était boursier, à Stanford, il crée PayPal (système de paiement sécurisé en ligne), le revend à e-bay 3 ans après et réinvestit dans Tesla Motors (voitures électriques de sport), Power Ball (systèmes domestiques de stockage d’énergie électrique) et Space X (lanceurs spatiaux, concurrent puis fournisseur de la NASA).
Le projet d’internet par satellite partout sur la planète permettra dans moins de 10 ans (avant la voiture autonome) à 8 milliards d’habitants d’accéder à toute la connaissance de l’humanité. En 1980 dans un livre qui mériterait d’être relu Le défi mondial Jean-Jacques Servan-Schreiber présente l’accès à la connaissance partout et pour tous comme étant le défi mondial et condition nécessaire pour le développement économique et social de l’Afrique ; JJSS en a rêvé, Musk va le faire.

Deux remarques pour finir :

• Elon Musk, comme Mme B. (héroïne malgré elle d’une précédente chronique) est milliardaire (quatre fois moins que Mme B.). Il met sa fortune au service de l’humanité en créant le Open Artificial Intelligence Center, non lucratif pour aider au développement de nouvelles activités qui transformeront le monde. D’un côté une héritière dont la fortune est au service d’une famille (et de quelques amis) rentière, d’un autre un inventeur entrepreneur qui met (une partie de) sa fortune au service de l’humanité.
• A Grenoble il y a quelques semaines deux entreprises leaders mondiaux : Pomagalski (remontées mécaniques, transport urbain par cable) et Petzl (mousquetons, descendeurs et lampes frontales) venaient présenter leurs succès et leurs magnifiques histoires entrepreneuriales.
Musk, Pomagalski, Petzl : 3 étrangers, 3 immigrations, 3 immenses succès ! Et certains voudraient fermer ou refermer les frontières !

Benoît Mollaret

Laisser un commentaire

Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus