07 juillet 2016 ~ 0 Commentaire

Salut Michel !

N°10 7 juillet 2016

Salut Michel !

Aujourd’hui, la République rassemblée aux Invalides rend hommage à Michel Rocard, Premier ministre de mai 1988 à mai 1991. Michel Rocard fût l’un des rares hommes d’Etat à tenir dans la même main (et dans la même phrase !) l’imagination, la réflexion et l’action.
Mes souvenirs
J’ai eu la chance de rencontrer Michel Rocard à plusieurs reprises à Grenoble à partir de 1995 et la dernière fois lors de la campagne pour les élections au Parlement européen en 2004 alors qu’il était tête de liste du Parti socialiste dans la région Rhône-Alpes. Il fit un très joli score dans l’agglomération grenobloise qui a toujours été très rocardophile.
Mais mon plus vieux souvenir de Michel Rocard date de l’élection présidentielle de 1969. J’avais demandé à un vieil oncle, sûrement un peu conservateur, de m’expliquer qui était qui parmi les 6 ou 7 candidats de l’époque dont les photos faisaient la une du quotidien régional que je feuilletais avant d’aller à l’école : il prenait Krivine pour un fou et m’avait annoncé vouloir voter pour ‘’un des deux Po’’, Pompidou ou Poher. Ils se retrouvèrent au second tour et Pompidou devint le deuxième Président de la Vème République. Rocard entra lui dans la vie politique française et ne la quittera plus pendant 40 ans.
Sans être membre du parti socialiste Rocard soutint Mitterrand en 1974, il adhère au PS peu de temps après et réclame très vite l’actualisation du ‘’programme commun de la gauche’’ . Après l’échec (tout relatif) de l’union de la gauche aux législatives de 1978 Rocard tente sans succès de bousculer le menhir Mitterrand dont il considère la méthode politique comme archaïque .
Mon premier engagement politique date de cette époque : j’ai distribué quelques centaines de tract sur le marché de la rue Mouffetard pour appeler à une candidature Rocard en 1981.
Au milieu des années 70 quelques sociologues et démographes commençent à utiliser l’affreuse expression de ‘’seuil de tolérance’’ pour tenter d’objectiver les difficultés apportées par les populations immigrées. A une date que je situe de mémoire entre l‘automne 1979 et le printemps 1981, lors d’une réunion avec un groupe d’étudiants dont j’étais, Rocard est interrogé sur l’immigration et ce fameux ‘’seuil de tolérance’’, il répond par cette fameuse phrase ‘’La France ne peut pas accueillir toute la misère du monde mais elle doit y prendre toute sa part’’. La salle lui étant largement acquise les applaudissements furent nourris et il y répondit par : ‘’Merci pour eux’’. Bien sur cette réunion n’était pas couverte par la presse et cette réponse tomba dans l’oubli jusqu’à ce qu’il la reprenne (à peu près avec les mêmes mots) en direct à la télévision une dizaine d’années plus tard, c’est cette deuxième édition qui est resté dans l’histoire.

Chef du gouvernement

Mitterrand, qui a la rancune tenace, une fois élu en 1981 ne lui confie que des ministères de second rang. Rocard démissionne en 1985 en pensant à 1988. Au sein du parti socialiste il reste toujours le ‘’vilain petit canard’’ (il n’a jamais été marxiste, n’était pas à Epinay en 1971, revendique sa liberté de parole, comprend l’économie, défend l’autogestion …) ; malgré sa popularité exceptionnelle il n’arrive pas à imposer sa candidature face à Mitterrand qui, réélu en 1988, le nomme chef du gouvernement car le plus populaire parmi les prétendants.
Le second septennat de Mitterrand commence dans le sang d’Ouvéa. Depuis une dizaine d’années la situation politique et sociale est tendue en Nouvelle Calédonie : les indépendantistes kanaks du FLNKS boycottent les élections, des exactions ont lieu contre les propriétés des européens, les interventions des forces de l’ordre sont suivies de représailles, des forces de gendarmerie mobile sont envoyées sur l’île, la violence est permanente. Chirac, premier ministre de cohabitation (1986-1988), impose un nouveau statut rejeté par le FLNKS. A la veille du 1er tour de l’élection présidentielle des indépendantistes du FLNKS attaquent la gendarmerie d‘Ouvéa, 4 militaires sont tués, une vingtaine d’autres sont pris en otages et retenus dans une grotte. Dans l’entre deux tours présidentiels (Mitterrand est opposé au premier ministre Chirac) le climat n’est pas propice à la négociation, les communications avec la métropole sont difficiles . Le GIGN donne finalement l’assaut à la grotte : les otages sont libérés mais 19 preneurs d’otages sont tués dans des circonstances pas très claires.
Rocard arrive à Matignon 4 jours après ce qu’il convient d’appeler le ‘’massacre d’Ouvéa’’ et décide immédiatement d’une mission de réconciliation chargée de renouer les fils du dialogue entre loyalistes européens et indépendantistes kanaks. Cette mission de réconciliation se termine par les accords de Matignon de juin 1988.
Une fois le calme revenu en Nouvelle Calédonie Rocard s’attaque à réformer la France, lutter contre le chômage et à ‘’déverrouiller’’ la société selon sa propre expression. Il invente la CSG ce qui permet de sauver notre assurance maladie puis met en place le RMI qui ‘’sauve de l’absence de ressources près de deux millions de français’’. Fin 1989 (ou début 1990) le Parti communiste qui acceptait le principe du revenu minimum mais était gêné par le I de RMI s’oppose à une loi de mise en œuvre du RMI, Rocard est obligé d’utiliser le 49.3 et les députés communistes tentent de censurer le gouvernement …
Le bilan de trois ans de Rocard à Matignon est plutôt positif, Mitterrand décide néanmoins de changer de premier ministre et le remplace par Edith Cresson puis par Pierre Bérégovoy ; le chômage bat des records, les élections législatives sont un cauchemar pour le PS et Rocard prend la tête d’un PS en vrac (il ne lui reste que 53 députés) en pensant préparer l’élection de 1995. Rocard conduit la liste PS lors de l’élection au Parlement européen de juin 1994 mais Mitterrand qui ne souhaite pas que Rocard lui succède aide discrètement le MRG et Tapie (déjà plusieurs fois mis en examen et alors que le conflit Tapie / Crédit lyonnais — encore nationalisé — bat son plein) à concurrencer la liste Rocard qui ne fait que 14 % des voix. Rocard est obligé de quitter la direction du PS et s’en est fini de ses chances présidentielles. Autant les candidatures Mitterrand de 1981 (il avait créé le PS 10 ans plus tôt) et 1988 étaient pleinement justifiées, autant son comportement de 1994 n’a pas été celui d’un ‘’honnête homme’’ .
La carrière politique active de Rocard est terminée, il se consacrera à ses mandats de député européen et parcourra le monde. Sans doute le plus internationaliste de tous les dirigeants socialistes et fervent européen, eurodéputé de 1994 à 2009, défenseur de l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne, partisan de la Constitution européenne, Michel Rocard n’a jamais caché sa déception de voir l’institution européenne buter sur le mur du fédéralisme. Un échec qu’il associe à l’adhésion du Royaume-Uni en 1972 (voir chronique S – 43), dans son livre Oui à la Turquie (2008) il regrette : « Je n’aurai mis que trente ans à comprendre que c’est de 1972 qu’il faut dater la mort de l’Europe politique. Car la Grande-Bretagne va assidûment pousser à tous les élargissements possibles en bloquant toute accélération d’intégration ». Ce même raisonnement le conduira à soutenir le Brexit comme une chance pour l’Europe de se réinventer. « L’Europe est en train de disparaître. La présence de la Grande-Bretagne depuis 1972 dans l’Union européenne nous interdit d’avancer. Donc, je souhaite le Brexit. Mais il n’est pas sûr que nous sachions en profiter.’’
Michel Rocard a écrit plusieurs dizaines d’ouvrages politiques sur la France, l’Europe ou le monde ; en 1997 pour le 4ème centenaire de l’Edit de Nantes, il co-écrit avec Janine Garrisson L’Edit de Nantes sous-titré L’art de la paix qui restera d’actualité encore très longtemps, tant que les hommes se feront la guerre …
L’art de la paix
Michel Rocard utilise l’Edit de Nantes comme point de départ d’une réflexion sur la paix et les conditions pour la créer.
Rocard nous propose une méthode en six points pour construire la paix, six verbes d’action :
 Vouloir.
‘’Vouloir la paix n’a rien d’évident’’ . Vouloir la paix n’est pas vouloir la victoire, mais vouloir la paix de compromis. C’est une démarche de la raison, une évaluation rationnelle guidant les choix.
 Savoir.
‘’La volonté sans savoir n’est pas efficiente’’. Il faut penser le compromis par rapport à l’autre et par rapport aux siens.
 Briser le tabou
‘’Au-delà de tout ce sur quoi on peut transiger, il y a souvent un fait dominant, un élément symbolique a priori non partageable autour duquel le conflit s’organise’’. Il faut identifier puis réduire le tabou majeur.
 Négocier
Pour bien négocier nous explique Rocard il faut :
o des aptitudes : ‘’c’est un art véritable : le cœur en est l’aptitude à maîtriser intellectuellement chaque détail, quelque infime qu’il puisse être, sans jamais perdre de vue l’essentiel, c’est-à-dire tout à la fois les éléments majeurs du dossier et l’équilibre d’ensemble’’
o des conditions : le temps, l’information, la discrétion
o de la confiance : ‘’il n’est de négociations que de personnes’’
o du droit : ‘’le souci d’inclure dans la négociation les changements des règles de droit nécessaires pour que l’équilibre prévu par l’accord ne puisse être mis en cause dans l’avenir’’.
 Equilibrer
‘’Il faut que l’architecture d’ensemble apparaisse à chacune des parties comme respectueuse de son identité, des références majeures sur lesquelles elle ne saurait transiger et respectueuse enfin, aussi strictement que possible, du rapport des forces sur la base duquel on a négocié’’
 Fonder
‘’l’Edit de Nantes dans sa procédure d’élaboration, comme dans son contenu, me paraît profondément novateur, fondateur d’avenir au sens strict, ce qui est la marque d’une vraie paix’’.

Le cœur de la méthode est évidemment l’identification puis la réduction du tabou central ; il faut briser l’élément symbolique autour duquel le conflit se cristallise, le nœud qui bloque toute résolution : ‘’ … ce peut être le rattachement à une puissance coloniale, l’unité d’un état, le choix d’une langue ou d’une religion officielle, l’exigence d’un changement de constitution ou de règles sociales’’. D’où la difficulté de faire de cet élément symbolique un objet dépassionné, car en tant que tabou majeur, une personne de l’un des deux camps doit décider de désacraliser cet objet symbolique afin qu’il devienne un simple objet et perde – ou du moins voit s’atténuer – cette force symbolique à l’origine du blocage. Or, comme le dit si justement l’auteur : ‘’les éléments symboliques sont nettement plus efficaces que les seuls éléments matériels. Tout culmine en ces symboles, et on ne transige pas avec les symboles’’. Ce n’est donc qu’à la condition de briser le tabou majeur, en dépassant ce qui paraît insurmontable, qu’une paix de compromis pourra se mettre en place et s’instaurer. Briser le tabou majeur constitue ainsi un aspect fondamental de la résolution des conflits quels qu’ils soient. Il s’agit d’un aspect capital. C’est pourquoi selon Rocard, il incombe à la puissance dominante du conflit de faire le premier pas pour briser le tabou majeur car ‘’c’est la tâche la plus lourde qui puisse lui être impartie’’. Néanmoins, pour que la puissance dominante puisse jouer ce rôle activement deux conditions préalables s’imposent : Tout d’abord, ’’ identifier le symbole ou le tabou majeur’’ en évitant de se focaliser sur des éléments secondaires visant à détourner l’attention du nœud réel du problème. Puis renoncer à ce symbole ou du moins transiger pour parvenir à une paix de compromis. Ce n’est qu’à ces deux conditions que la paix peut se faire : ’’Accepter de renoncer au symbole dominant pour transiger intelligemment et sans faiblesse sur le reste sans être contraint par la force, telle est la marque des grands faiseurs de paix ‘’.

Voilà pour la théorie de la méthode Rocard, le propos séduit le lecteur car l’auteur est aussi un pragmatique qui aime tant se coltiner le réel. Il nous fournit quelques exemples :
 À travers l’Édit de Nantes (1598), qui selon Rocard est l’idéal de règlement d’un conflit, il montre qu’Henri IV a su briser le tabou majeur, à savoir l’unicité de la religion au sein du royaume de France, étant entendu que la religion a une double fonction : à la fois sociale (car elle est la base du fonctionnement et de l’encadrement de la société française sous l’Ancien Régime) mais également politique (puisqu’il s’agit de l’instrument de légitimation du pouvoir royal, le roi étant le représentant de Dieu sur terre). Henri IV va donc aboutir à la théorie de la liberté de conscience, ce qui non seulement est révolutionnaire pour l’époque mais va aussi permettre de mettre un terme aux guerres de religion qui secouaient le royaume depuis un bon demi-siècle
 L’exemple contemporain que nous donne l’auteur est l’exemple sud-africain avec comme protagonistes Frederik de Klerk et Nelson Mandela. En effet, c’est Frederik de Klerk, président de l’Afrique du Sud au début des années 1990, qui décide de mettre fin au système d’apartheid et permet la libération de Mandela ; il a su renoncer au tabou majeur qu’était la politique d’apartheid et qui cristallisait le conflit pour y mettre fin.

Pour Rocard la paix ne tombe pas du ciel, il faut la construire ; comme la guerre elle naît dans l’esprit des hommes.

A l’heure ou la République lui rend un dernier hommage Michel Rocard a beaucoup d’admirateurs, certains hommages sont plus crédibles que d’autres, d’aucuns sont parfaitement déplacés.
L’un des plus crédibles est celui de Manuel Valls, l’actuel Premier ministre : ‘’je suis toujours rocardien’’.
Pour qu’il le soit vraiment, proposons à Manuel Valls de rechercher sans relâche l’équilibre le plus harmonieux, pour aujourd’hui et pour demain, entre :
 la défense de l’état de droit et celle des droits de l’Etat,
 l’idéal démocratique et les exigences républicaines,
 l’âme de Jaurès et l’esprit de Clémenceau.

Benoît Mollaret

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