19 juillet 2016 ~ 0 Commentaire

Sur le pont …

N°12 19 juillet 2016

Sur le pont d’Avignon …

On ne fait pas qu’y danser sur le pont d’Avignon. On y chante, joue, rit, pleure, …
Le festival de théâtre d’Avignon (la frontière entre le ‘’In’’ et le ‘’Off’’ n’est pas très visible) né du militantisme culturel de l’après-guerre est le plus important festival de théâtre du monde avec déjà 70 ans d’âge. C’est le lieu de tous les possibles, tous les rêves, toutes les chimères, toutes les couleurs, toutes les esthétiques, toutes les utopies.
Théâtre ou réalité ?
Cette année l’affiche du festival, la pièce maîtresse du ‘’In’’ est Les damnés jouée par les acteurs de la Comédie-Française et mise en scène par Ivo van Hove. Partant du scénario du film de Luchino Visconti, il raconte l’histoire de la famille von Essenbeck à l’heure de la montée du nazisme. Pour protéger leurs intérêts économiques ces maîtres des forges de la Ruhr s’allient au nouveau régime et assassinent le chef de famille le baron Joachim que cette alliance révulse. La pièce qui se joue pour l’essentiel dans la salle à manger familiale est l’histoire des luttes fratricides pour la prise de contrôle de l’entreprise sidérurgique qui fournit la Reichswehr en canons.
Les intrigues succèdent aux trahisons, les manipulations précèdent les meurtres des six damnés – six membres de la famille von Essenbeck – dont les cercueils vides et ouverts puis occupés et fermés sont alignés sur la droite de la scène pendant tout le spectacle. La perversion et la violence des rapports entre les membres de la famille von Essenbeck sont le reflet de la brutalité et de la cruauté du contexte politique dans l’Allemagne nazie des années 30. La baronne Sophie – aussi belle que puissante –, veuve du fils aîné, élimine peu à peu tous ses adversaires, son fils Martin, dépravé, pédophile et incestueux devient le serviteur manipulé des Nazis et l’héritier incompétent de l’empire industriel. Il paye son succès non avec le prix de sa vie comme ses grand-père, oncles, tante, nièce, … mais au prix d’une existence dont le beau, le bien et le bon ne font plus partie.
Les damnés sont la mise en scène et la célébration du Mal. Le public (2 000 spectateurs par représentation) entre dans un monde dans lequel il n’a pas envie de vivre ; dans ce monde l’amour, l’amitié, les jeux des enfants, la beauté n’ont ni sens ni avenir.
Le Mal a toujours une dimension fascinante … Dans Les damnés la technologie est mise au service de cette fascination. Accroché au mur de la Cour d’honneur du Palais des papes il y a un écran géant, presque aussi grand que la scène, y sont projetées des images d’archines, des images préenregistrées (l’agonie des six damnés au fond de leur cercueil) ou, le plus souvent, les images captées en direct par un ou deux cameramen qui évoluent sur la scène au milieu des acteurs. Le cinéma vient renforcer le caractère inhumain du spectacle.
Quand le baron Konstantin von Essenbeck, oncle de Martin et fils de Joachim, Denis Podalydès, se met entièrement nu avec un de ses amis SA pour une gigantesque orgie (amplifiée par les images projetées sur l’écran) à la bière qui se termine dans le sang – la nuit des longs couteaux – le spectateur en prend plein les yeux et les oreilles : la pièce se termine par la fusillade du public dans un nuage de cendres. Trop c’est trop et le cœur reste sec.
Mais le spectateur n’a encore rien vu ou plutôt rien su. En sortant du Palais des papes, dans la nuit tiède d’Avignon, l’horreur apparaît sur l’écran du téléphone : un autre Martin, victime d’une autre idéologie mais fasciné par le même mal, a tué 80 personnes en deux minutes. La Baie des Anges est devenue celle des morts. Ce geste furieux est sans doute le signe de l’incapacité du politique à donner du sens tant il est désincarné et éloigné de toute mystique.
Comme l’écrit Olivier Py, directeur du Festival d’Avignon : ‘’Croire en l’avenir quand les forces historiques sont contraires est peut-être la meilleure définition de la culture’’.
Le théâtre et / est la vie
Avignon est pour un mois le plus grand théâtre du monde : 1 620 spectacles, 20 000 représentations dans 130 lieux différents, 1 092 compagnies, 5 000 comédiens (des pros, des amateurs et des intermittents), 300 000 spectateurs, 1 200 000 billets vendus ! Soit environ 20 % de l’activité théâtrale française de l’année.
Comme le dit la Fondation du Crédit coopératif (la banque de l’Economie Sociale et Solidaire) le Festival d’Avignon dont elle est un des mécènes est un pont, un autre, entre ‘’l’artiste et le citoyen, le théâtre et la cité, la culture et le progrès social’’.
Il n’y a pas que le mal qui est mis en scène à Avignon mais aussi, le bien, la science, la démocratie, l’amour et l’humour :
o Pierrette Dupoyet raconte dans une éblouissante pièce biographique – Marie Curie ou la science faite femme – la vie, l’histoire de Marie Curie, femme, épouse, mère, chercheuse. Marie Curie, double prix Nobel de physique (1903) et de chimie (1911), n’a jamais été admise à l’Académie des sciences car femme ? polonaise ? ou protestante ? Elle a consacré sa vie au progrès de la science, mais une science toujours au service de l’homme, dont disait-elle ‘’il ne fallait craindre ni la beauté ni les bienfaits’’. Elle meure d’une leucémie induite par les rayonnements du radium qu’elle avait découvert. Un théâtre humaniste et émouvant. Une actrice sensible dont le souffle mystérieux et l’écriture subtile donnent vie à cette femme dont la vie oscille entre drame et tendresse.
o ‘’Proudhon modèle Courbet’’ de la compagnie bisontine Bacchus est un duel, une dispute philosophique disait-on autrefois, entre deux amis le philosophe Proudhon ‘’La propriété c’est le vol’’ et le peintre Courbet ‘’La naissance du monde’’, arbitré par la pulpeuse Jenny, modèle du peintre et femme libre et le braconnier Georges conservateur bourru et plein de bon sens. Dans l’huis-clos de l’atelier de Courbet, les mots fusent, les idées virevoltent, le spectateur est conquis. La séquence la plus jubilatoire est la réponse de Georges, le paysan, à Proudhon qui essaie de lui expliquer ce qu’est le ‘’mutueslisme’’ ‘’Monsieur le philosophe, nous autres paysans, il y a bien longtemps qu’on l’a inventé votre mutuelisme, sans ça à la Noël les foins ils sont toujours pas rentrés !’’.
o Deux rues plus loin la compagnie Remue Méninges de Chambéry nous propose, en alternance, deux conférences théâtralisées : Sommes-nous en démocratie ? et Entretien d’un philosophe. La philosophie est une discipline exigeante ; Gérard Volat, aidé de Socrate, Aristote, Montesquieu, Rousseau, Diderot et Voltaire nous la rende accessible et surtout très actuelle.
o Olivier Sauton, grand prix du festival Off 2015, nous raconte, dans Fabrice Luchini et moi, un époustouflant ‘seul en scène’ , sa rencontre véridique avec Lucchini qui a fait de lui un magnifique auteur et interprète alors ’’qu’il savait à peine lire l’Equipe’’. Luchini lui apprend – et nous apprend – qu’au-delà de la gloire, de l’argent et des femmes, il y a l’Art. Une véritable leçon de vie. Un spectacle de théâtre pour le théâtre.
o Pas de théâtre sans Cyrano de Bergerac, en Avignon il en existe une bonne demi-douzaine de versions et d’interprétations. Un jeune couple d’acteurs de la Compagnie des deux lunes donne tout pour nous faire revivre cette histoire cent fois entendue ou se mêlent les belles lettres, l’héroïsme, l’amour, l’humour, la mort. A eux deux les deux acteurs inventent et jouent la vingtaine de personnages de la pièce. Par leurs voix les alexandrins de Rostand résonnent dans nos oreilles. Cyrano (Thomas Bousquet) et beau, grand et courageux mais aussi moqueur, fin et lettré et surtout timide : on peut être un fier gascon et ne savoir déclarer sa flamme. Roxanne (Maryan Liver) est merveilleuse, aussi séduisante que présente : son corps saute, danse, nous émeut, et surtout fidèle : sa fidélité lui interdira le grand amour et elle finira sa vie au couvent.

Le Festival d’Avignon est un immense théâtre à ciel ouvert, un laboratoire culturel, un réservoir d’optimisme pour aujourd’hui et pour demain. Le désespoir politique dans lequel nous ne tomberons pas nous oblige à réagir ; la science, l’art et la culture sont là pour nous aider.
Je laisse la conclusion au directeur du Festival : ‘’Etre politique c’est croire en l’homme. Les artistes nous donnent de bonnes raisons de croire en l’homme. Ils se font la voix du peuple qui refuse un monde privé de sens et nous rappellent que l’émerveillement et l’espoir sont toujours un choix.’’

Benoît Mollaret

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