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L’oeil et le parapluie

N°13 21 juillet 2016

L’œil et le parapluie

Les 8 et 9 juillet les 28 pays de l’OTAN (les 28 pays de l’UE moins l’Autriche, la Finlande, la Suède, l’Irlande , Malte et Chypre, plus les Etats-Unis, le Canada, la Norvège, l’Islande , la Turquie et l’Albanie) se sont réunis pour leur sommet biennal. Le lieu choisi pour ce sommet, Varsovie, ancienne capitale d’un pays du bloc soviétique est à lui seul un symbole. Comme le titre ironiquement Le Monde c’est un ‘’sommet dans l’œil de Moscou’’.
Défense collective
A l’issue de la seconde guerre mondiale et de ses millions de victimes la création de l’ONU est un immense espoir pour la paix mais celle-ci reste à construire.
Entre 1946 et 1947 l’Union soviétique exerce son droit de veto à 24 reprises (la France 2 fois, les 3 autres membres du conseil de sécurité ne l’exercent pas), le blocage est proche. En février 1948 en Tchécoslovaquie, pays avec une certaine tradition démocratique avant-guerre, l’Union soviétique fomente un coup de force qui conduit à remplacer un gouvernement d’union nationale par un gouvernement 100 % communiste à la botte de Moscou. C’est le début de la guerre froide et la fin de la naïveté américaine, voilà ce que disait le Président américain Roosevelt de Staline lors de la conférence de Yalta trois ans plutôt (février 1945) : « Si je lui donne tout ce qu’il me sera possible de donner sans rien réclamer en échange, noblesse oblige, il ne tentera pas d’annexer quoi que ce soit et travaillera à bâtir un monde de démocratie et de paix. » .
Les forces armées américaines sont peu à peu rapatriées ; les pays d’Europe considèrent que l’ONU est incapable d’assurer la paix mondiale, ils créent à 5 (France, Royaume-Uni et Benelux) une première alliance de défense qui un an plus tard se transforme en Traité de l’Atlantique nord (12 pays).
Le Traité affirme (préambule) son attachement ‘’à la démocratie, aux libertés individuelles et au droit’’ et (article 1er) reconnaît la prééminence de l’ONU pour le règlement des différends internationaux.
Le cœur du Traité de l’Atlantique nord (avril 1949) est son article 5 : « Les parties conviennent qu’une attaque armée contre l’une ou plusieurs d’entre elles survenant en Europe ou en Amérique du Nord sera considérée comme une attaque dirigée contre toutes les parties, et en conséquence elles conviennent que, si une telle attaque se produit, chacune d’elles dans l’exercice du droit de légitime défense [...] assistera la partie ainsi attaquée en prenant aussitôt [...] telle action qu’elle jugera nécessaire y compris [par] l’emploi de la force armée, pour rétablir et assurer la sécurité dans la région de l’Atlantique nord ».

70 ans après, que peut-on dire de ce traité ?
Tout d’abord, à l’aune de son objectif premier : la défense collective de ses membres’, il a été efficace : aucun pays de l’Alliance atlantique (autre nom de l’OTAN) n’a a été attaqué ; donc la défense collective, ça marche ! Autre enseignement : cette stratégie d’alliance de défense collective (ainsi que le parapluie américain !) est attractive puisque l’alliance est passée de 12 pays en 1949 à 28 pays aujourd’hui après l’adhésion des anciens ‘’pays de l’est’’ consécutivement à la chute du rideau de fer. 28 pays aujourd’hui tous démocratiques (ce n’était pas le cas du Portugal lors de son adhésion ni de la Grèce dans les années 1960), on peut discuter longuement du cas de la Turquie …

Guerre froide puis tiède
Le coup de Prague de février 1948 fomenté par les soviétiques est le premier acte d’une longue série :
• Les soviétiques refusent l’extension du plan Marshall à leur secteur d’occupation allemand
• En juin 1948 l’URSS (toujours dirigée par le ‘’démocrate’’ Staline) décide d’un blocus total de Berlin Ouest, les américains y répondent par un gigantesque pont aérien d’un an
• En septembre les autorités soviétiques interdisent la tenue d’élections municipales dans le secteur de Berlin qu’elles administrent
• En 1953, imaginant une libéralisation possible après la mort de Staline, une manifestation ouvrière est déclenchée à Berlin-Est vite rejointe par des citoyens de Berlin-Ouest, le gouvernement panique et fait appel à l’armée soviétique. Bilan : des centaines de morts
• En octobre 1956 à Budapest, même scénario, une manifestation d’étudiants et d’intellectuels pour une libéralisation et la neutralité du pays (comme le voisin autrichien) est réprimée par les chars de Moscou
• Août 1961, pour stopper le départ d’allemands de l’est vers l’Allemagne de l’ouest en passant par Berlin les autorités est-allemandes décident la création du ‘’mur de Berlin’’
• En 1968, à l’occasion des 20 ans du coup de Prague, Dubcek annonce un assouplissement du régime communiste tchécoslovaque devant conduire à un ‘’socialisme à visage humain’’ : la censure diminue, les frontières s’ouvrent vers l’ouest, … Brejnev a peur de la contagion vers les pays voisins et envoie l’armée rouge envahir la Tchécoslovaquie. C’est la fin du printemps de Prague qui aura duré 6 mois et le début de la ‘’normalisation’’ brejnévienne.

On est bien loin du ‘’monde de démocratie et de paix’’ dont rêvait Roosevelt … Malgré, ou à cause de, tous ces coups de force soviétiques certains, particulièrement les allemands qui rêvent en secret de leur réunification, tentent d’améliorer les relations entre les deux blocs. C’est le début de l’ostpolitik du chancelier allemand Willy Brandt. La Conférence sur la Coopération et la Sécurité en Europe (CSCE) est lancée et aboutit en 1975 aux accords d’Helsinki signés par tous les pays européens y compris l’URSS plus les Etats-Unis et le Canada. Ils contiennent les dix points suivants :
1. Respect des droits inhérents à la souveraineté
2. Non-recours à la menace ou à l’emploi de la force
3. Inviolabilité des frontières
4. Intégrité territoriale des États
5. Règlement pacifique des différends
6. Non-intervention dans les affaires intérieures
7. Respect des droits de l’homme et des libertés fondamentales
8. Égalité des droits des peuples et droit des peuples à disposer d’eux-mêmes
9. Coopération entre les États
10. Exécution de bonne foi des obligations assumées conformément au droit international
Ces accords marquent le début de la fin de la guerre froide. Les relations est-ouest se réchauffent peu à peu. Puis l’histoire semble s’accélérer à partir de 1979 : l’armée rouge est enlisée en Afghanistan, Reagan lance (secrètement puis officiellement) son ‘’initiative de défense stratégique’’ qui ruine l’URSS, le pape Jean-Paul II redonne espoir au peuple polonais : ‘’N’ayez pas peur !’’, espoir concrétisé dans la magnifique aventure du syndicat Solidarnosc, Brejnev est remplacé par des dirigeants un peu plus libéraux.
Les élections sénatoriales en Pologne au printemps 1989, auxquelles Solidarnosc participe pour la première fois, marquent le début de la fin de l’empire soviétique. Durant l’été 1989 les ambassades occidentales dans les capitales d’Europe de l’est sont occupées par des centaines de milliers de candidats à l’immigration, le mur de Berlin est mis à bas en novembre, le rêve interdit de Brandt se réalise un an plus tard : l’Allemagne est réunifiée, Walesa est élu président de la République polonaise , l’URSS explose en 1991, 15 nouveaux pays apparaissent sur la carte européenne. Mitterrand et Kohl, malheureusement incapables d’avoir une politique commune dans l’ex-Yougoslavie, créent l’Euro et la BCE. Toute l’Europe respire mieux, même la Russie se libéralise peu à peu ; jusqu’à l’arrivée de Poutine …
Au tournant du siècle, profitant de la maladie de Boris Eltsine et de la sale guerre de Tchétchénie, Poutine prend le pouvoir à Moscou et se fait élire (puis réélire) Président dans des conditions douteuses.
Mi-1999, tournant le dos à une promesse tenue lors de la réunification allemande (l’URSS y était opposée), l’OTAN intègre la Pologne, la Tchéquie et la Hongrie puis tous les autres anciens ‘’pays de l’est’’ puis, même, en 2004, les trois pays baltes anciennes républiques soviétiques qui la même année adhèrent à l’Union européenne qui passe de 15 à 25 pays. Les populations des pays concernés (tous démocratiques), sauf les minorités russophones, sont unanimement favorables à cette intégration dans l’OTAN.
Poutine et la Russie voient d’un mauvais œil se réduire la sphère d’influence russe et s’estiment menacés par la défense antimissile mise en place par les Etats-Unis. La Russie suspend l’application d’un traité (issu des accords d’Helsinki) sur la limitation des forces conventionnelles en Europe. Indépendants depuis 1991 et démocratiques depuis leurs révolutions de couleur, l’Ukraine et la Géorgie (deux anciennes républiques de l’URSS) demandent leur adhésion à l’OTAN. Les nouveaux (petits) pays membres y sont favorables, les anciens (grands) pays membres (France, Allemagne, Royaume Uni) ne sont pas très chauds pour, d’une part, ne pas trop fâcher Poutine et, d’autre part, car ces pays, auxquels s’est ajoutée la Moldavie, ne sont pas encore très stables. Poutine profite de cette hésitation puis du refus de l’OTAN pour occuper l’Abkhazie et l’Ossétie du sud (provinces géorgiennes) en 2008, pour renforcer le contingent russe en Transnistrie (province moldave) et pour déstabiliser l’Ukraine, les services secrets russes sont même allés (2004) jusqu’à empoisonner (à la dioxine !) l’ancien premier ministre pro-européen et candidat à l’élection présidentielle Viktor Iouchtchenko qui, défiguré, sera élu.
Fin 2013 le président ukrainien Ianoukovytch cède au chantage russe : ‘’Si tu signes un accord d’association (et non d’adhésion comme le dit la propagande russe) avec l’UE, je multiplie par trois le prix du gaz’’, alors que la population, sauf toujours les minorités russophones de l’est, est très largement favorable à cet accord. A Kiev des manifestations géantes font tomber le président et le gouvernement est remplacé par un gouvernement pro-européen. Poutine incite les minorités russophones (armées par Moscou) de l’est de l’Ukraine à faire sécession, une guerre s’engage avec les forces ukrainiennes (auxquelles l’OTAN refuse de fournir des armes). France et Allemagne imposent un cessez le feu et les accords de Minsk et Poutine en profite pour envahir et annexer la Crimée (province ukrainienne depuis 1950) au mépris de tous les accords internationaux.
Face à tous ces actes, bien éloignés de l’esprit des accords d’Helsinki, de la part des autorités russes, les pays voisins sont inquiets et demandent la protection de l’OTAN qui leur est dû en application du traité. Encore hier nous apprenons qu’un journaliste biélorusse connu pour son opposition au régime et proche de l’opposition russe a été victime d’un attentat à la voiture piégée à Kiev (Ukraine) ou il s’était réfugié … Assassiné comme Anna Politkovskia qui enquêtait sur la sale guerre de Tchétchénie …
Pourquoi Poutine a-t-il ce comportement ? Il ne fait qu’appliquer la tactique défendue à Yalta par Staline qui est fondée sur le souci de « préserver l’Union soviétique de futures attaques, comme en 1914 et en 1941, en la protégeant par un glacis territorial et politique ». C’est la stratégie du glacis : créer un bracelet de petits pays, dépendants de Moscou via le gaz, entre la Russie et ses supposés ennemis (l’OTAN). La liste est longue : Arménie, Azerbaïdjan, Géorgie, Crimée, Ukraine, Moldavie, Biélorussie ; ça coince un peu au nord car la Russie est directement au contact de l’UE et de l’OTAN via la Pologne et les pays baltes. Il ne fait aucun doute que si Estonie, Lettonie et Lituanie ne faisaient pas partie de l’OTAN, Poutine aurait, via leurs minorités russophones, déstabilisé ces pays puis envoyé ses chars à Vilnius au motif du maintien de la paix !
Devons-nous laisser Poutine, au mépris de la volonté des peuples concernés, mettre en œuvre cette stratégie du glacis qui ne favorise ni le développement économique ni la démocratie des pays concernés ?
Les démocraties et la guerre
Il y a plus de deux siècles Kant (philosophe passé par la physique) qui a donné naissance au courant de la philosophie pratique et politique a publié un essai philosophique Vers la paix perpétuelle dans lequel il propose un certain nombre de règles et de principes pour établir une paix définitive (ewigen en allemand du XVIIIème siècle).
Deux conditions lui semblent absolument nécessaires, mais non suffisantes : la représentativité du gouvernement et la séparation des pouvoirs ; il ajoute que la libre circulation des personnes (le traité de Rome avec 150 ans d’avance !) et la création d’une ‘’ligue des nations’’ (l’ONU avant l’heure !) sont de puissants facteurs de paix.
Sa thèse, reprise à la fin du XXème siècle par quelques auteurs américains sous le nom de ‘’Paix démocratique’’, est que ‘’les républiques sont des formes de gouvernement pacifiques’’. Kant, ni personne, ne peut le démontrer mais jusqu’à ce jour l’Histoire le prouve : les démocraties ne se font pas la guerre .
Au début des années 1970 le Prix Nobel de littérature Alexandre Soljenitsyne ouvre les yeux de l’occident avec L’archipel du goulag (imprimé à Paris) sur la réalité totalitaire du régime stalinien. Son texte est bien évidemment interdit en URSS, il est incarcéré (après avoir déja connu le goulag vingt ans plus tôt), accusé de crime contre l’état, condamné à mort. Son prix et les pétitions occidentales lui sauvent la vie, il est expulsé, devient nomade et terminera sa vie en Russie après la chute de l’URSS.
Un demi-siècle plus tard la biélorusse Svetlana Alexievitch obtient le Nobel de littérature ; ce n’est pas une romancière mais une journaliste qui décrit ce qu’elle voit, entend et vit. Son œuvre est une dénonciation de ‘’la guerre, la violence et du mensonge dont est tissée l’histoire de l’empire soviétique’’. Tout y passe, la guerre en Afghanistan, Tchernobyl, la difficulté du métier de journaliste ; elle ne raconte pas l’Histoire mais ‘’l’histoire des émotions, de l’esprit et des expériences humaines’’. ‘’L’Histoire ne s’intéresse qu’aux faits, les émotions, elles, restent toujours en marge. Ce n’est pas l’usage de les laisser entrer dans l’histoire. Moi, je regarde le monde avec les yeux d’une littéraire et non d’une historienne.’’ Son ouvrage majeur La fin de l’homme rouge (2013) est consacré à ‘’l’homo sovieticus’’ qu’elle souhaite sortir de l’oubli et du mensonge en racontant son tragique destin.
Comme Soljenitsyne nous a ouvert les yeux sur l’URSS stalinienne, Alexievtich nous fait découvrir l’intérieur de la Russie de Poutine toute entière construite sur la violence et le mensonge .
Comme l’éducation et la culture nous préservent du terrorisme, la littérature renforce la démocratie qui permettra la paix ‘’définitive’’.
Merci Alexandre, merci Svetlana.

Benoît Mollaret

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