31 août 2016 ~ 0 Commentaire

L’été meurtrier

N°16 2 septembre 2016
‘’L’été meurtrier’’

En cette belle fin d’été, Isabelle Adjani sera probablement surprise de retrouver le haut du box-office, 25 ans après ce magnifique film . L’été 2016 a été effectivement meurtrier à bien des égards : pour l’Union Européenne, pour les vacanciers niçois, pour les combattants kurdes en Syrie, pour Dilma Rousseff, pour le Parti républicain américain, pour la démocratie turque, pour la planète, pour Hollande.
Il a commencé le 23 juin par le référendum britannique sur le maintien ou non dans l’Union Européenne, et le Brexit a gagné ! Aujourd’hui, après un changement de gouvernement au Royaume-Uni, personne ne sait vraiment ce que signifie Brexit. Le nouveau premier ministre britannique Theresa May a proclamé : ‘’Brexit is Brexit !’’, nous voilà bien avancés … Le gouvernement britannique s’interroge : Faut-il sortir un peu ?, à moitié ?, complètement ?, aujourd’hui ?, demain ? ou après-demain ? Du coté de Bruxelles et des capitales européennes, mêmes questions : Faut-il les pousser ?, les retenir ?, créer un statut intermédiaire ? Personne n’a encore tranché. Pas si simple.
Le 23 juin les britanniques ont rejeté l’Europe sur trois thèmes : (1) le projet politique d’une ‘’intégration toujours plus poussée’’ telle qu’elle est mentionnée dans tous les traités européens depuis soixante ans, (2) la libre circulation des personnes, un des principes fondateurs de l’Union Européenne et (3) le caractère supranational de certaines structures européennes qui peuvent imposer au Royaume-Uni des décisions et imputent sa souveraineté.
La Suisse et la Norvège (non membres de l’UE) ont négocié des statuts sur-mesure qui donnent à leurs entreprises l’accès au marché intérieur. Le Royaume-Uni imagine négocier un tel arrangement avec l’UE mais le Royaume-Uni n’est pas la Suisse ! Le think tank bruxellois Bruegel vient de proposer un projet de ‘’partenariat continental’’ qui permettrait de sortir par le haut avec un accord win-win entre l’UE et le Royaume-Uni. Ce partenariat permettrait l’accès au marché intérieur sous réserve du respect de la législation européenne dans les domaines de la concurrence, la santé, la protection de l’environnement, limiterait la liberté d’installation au Royaume-Uni, conserverait une part de financement britannique au fonctionnement de l’UE et serait doté d’une structure de gouvernance, le ‘’conseil du partenariat continental’’. Ce schéma conduirait à une Europe en trois cercles : (1) le noyau dur de la zone Euro, (2) l’UE à 28 – 1 et (3) l’ensemble des partenaires. Cette zone 3 serait à la fois un sas de sortie, cas du Royaume-Uni, un sas d’entrée pour les pays candidats à la zone 2 et une zone tampon permanente pour nos voisins tels que la Turquie, la Géorgie, l’Ukraine, …
Espérons que les dirigeants européens Hollande et Merkel en tête soient capables de voir un peu plus loin que les élections de 2017 et puissent rebondir sur le Brexit avec des idées claires.

Comment oublier cette tragique nuit du 14 juillet, notre Fête nationale ? 84 victimes en 3 minutes ! Un jeune musulman binational, socialement mal intégré, humainement paumé, sexuellement frustré, religieusement inculte mais influencé (via internet) par la propagande djihadiste monte à froid ce terrible attentat. Voici un exemple d’appel au meurtre que l’on peut trouver sur internet entre deux versets du Coran : «Isolez l’Américain infidèle, le Français infidèle ou n’importe lequel de ses alliés, si vous ne pouvez pas trouver d’engins explosifs ou de munitions, écrasez-lui la tête à coups de pierre, tuez-le avec un couteau, renversez-le avec votre voiture, jetez-le dans le vide, étouffez-le ou empoisonnez-le.» Nous lutterons contre ces influences numériques meurtrières non pas par une énième prolongation d’un état d’urgence inefficient (méthode Hollande/Valls/Cazeneuve), non pas en embastillant tous les suspects (méthode Sarkozy/Estrosi/Wauquiez) mais par une multitude d’actions individuelles (les auteurs de ces derniers attentats djihadistes avaient tous informé leurs entourages de leurs intentions …) ou collectives : suppression des discriminations, renforcement de l’insertion sociale et professionnelle des jeunes des banlieues , concentration (et non saupoudrage) des moyens supplémentaires accordées à l’éducation sur les populations et les quartiers qui en ont le plus besoin, respect des traditions culturelles des uns et des autres, découvertes des religions, prévention des radicalisations.
Fin juillet à Grenoble était organisée, en hommage aux victimes des attentats de l’été, une manifestation républicano-œcuménique en présence du maire, du rabbin, de la pasteure, du préfet, de l’évêque, de l’imam, … Parmi les centaines de personnes présentes, la minorité visiblement musulmane était fortement présente alors qu’elle était totalement absente des manifestations analogues post-Charlie ou post-Bataclan. C’est probablement un signal, faible mais réel, d’une reconstruction de la société français qui saura, un jour, dépasser ses communautés.

Troisième chapitre de cet été meurtrier, les conflits en Syrie et en Irak ont encore fait des milliers de victimes. Daech recule lentement, l’armée syrienne reprend quelques positions aux opposants à Assad et Erdogan envoie l’armée turque enfoncer un coin le long de la frontière turco-syrienne entre les kurdes de Turquie et ceux de Syrie. La position de la France dans ces conflits est claire mais incomplète. Nous sommes en guerre assumée contre Daech (là-bas et ici) et les kurdes de Syrie sont nos alliés. Nous ne devons pas abandonner ces alliés ; avec les américains et les européens nous devons affirmer fortement que nous ne les laisserons pas tomber.

La fragile démocratie turque est une autre victime de cet été meurtrier. Profitant d’un coup d’état mal organisé et raté, Erdogan met en prison la moitié des généraux du pays , le tiers des magistrats et des milliers d’opposants potentiels. Erdogan pousse même la provocation, vis-à-vis de ses alliés de l’OTAN européens et américains, jusqu’à aller prendre une leçon de despotisme chez son voisin Poutine. Une alliance Turquie-Russie serait une véritable catastrophe géopolitique pour nous autres européens. Nous devons maintenir et renforcer nos liens économiques et commerciaux avec la Turquie et accorder aux turcs la liberté de circulation (et non d’installation) en Europe qu’ils souhaitent. La Turquie sera un excellent candidat pour rejoindre le Royaume-Uni dans le ‘’partenariat continental’’, la zone 3, décrit ci-dessus.

Autre continent, autre victime estivale. La pauvre Dilma Rousseff, présidente suspendue du Brésil, vient de se faire destituer par deux tiers des sénateurs brésiliens. Que lui reproche-t-on ? Beaucoup de choses : financements douteux de campagnes électorales, corruption généralisée du pays, marchés publics faussés, gestion approximative du budget de l’état, tentatives d’obstruction du travail des juges, … mais in fine aucun fait majeur dans lequel elle soit personnellement et directement impliquée. Elle paye son incapacité politique à succéder à Lula qui en dix ans a sorti de la misère des dizaines de millions de familles brésiliennes. En 15 ans le Brésil a changé, les classes populaires sont devenues classes moyennes ; Dilma Rousseff n’a pas sur les entendre.

Restons sur le continent sud-américain qui nous a apporté au milieu de l’été une vraie bonne nouvelle. Le président colombien Dos Santos vient de signer à Cuba avec les FARC un accord de paix global et définitif qui met fin au second plus vieux conflit de la planète. Sa ratification prochaine par référendum devrait être sans surprise et permettra à ce beau pays (le 3ème du continent après le Brésil et l’Argentine), idéalement placé au nord de l’Amérique du sud avec une rive atlantique et une rive pacifique, un magnifique développement économique, social et culturel.
En 2017 sera organisée en Colombie puis en France l’année croisée France-Colombie, ensemble de manifestations culturelles ou économiques destinées à rapprocher les populations de nos deux pays, belle occasion de mieux connaître ce beau pays maintenant en paix.

Le Parti républicain américain est une autre victime de cet été 2016. Voilà un parti qui investit comme candidat à une élection majeure et capitale un homme qui ne se reconnaît en rien dans le programme du parti, qui n’est soutenu par aucun de ses leaders, qui est même maintenant lâché par les leaders historiques, un parti dont la base est ouvertement en rébellion contre la direction. Voilà une campagne qui se fait à coup de mensonges, à coup de provocations et à coup (coût) de milliards de dollars. Drôle de démocratie ! Espérons qu’une énième gaffe de Hillary (ou de Bill !) ne permettra pas la victoire de ce Donald nationalo-populiste aussi dangereux qu’imprévisible.

Autre victime : notre planète bleue. L’été 2016 est le plus chaud de l’histoire récente de la planète terre. En dix jours de randonnée en altitude sur le versant espagnol des Pyrénées je n’ai vu ni glace ni neige, pas le moindre petit névé ; des lacs glaciaires mentionnés sur des cartes imprimées il y a moins de dix ans ont disparu, ruisseaux et torrents sont désespérément secs. Le réchauffement climatique n’est plus une prévision d’experts, c‘est une réalité concrète, visible et mesurable par chacun. La COP21 (décembre 2015 à Paris) a montré une certaine mobilisation internationale sur le sujet mais depuis plus rien. Seulement une vingtaine de pays (sur 194) représentant à peine 2 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre ont ratifié ce traité. Sur les vingt plus grands pays seule la France l’a ratifié (juin 2016). La Chine, le plus gros pollueur de la planète – même en tenant compte de leurs exportations de biens consommés par d’autres pays – qui accueille la réunion du G20 la semaine prochaine devrait se faire un peu de pub en profitant de l’éclairage médiatique pour ratifier ce traité. Et les autres ? Et l’Europe qui devrait être en pointe sur le sujet ? Un an de perdu dans la mise en œuvre des accords issus de la COP21 c’est 1/20 de degré en plus à la fin du siècle …

Dernière victime de l’été : le président Hollande qui voit partir un jeune et fringant ministre qui aurait pu lui apporter popularité, fraîcheur, idées et électeurs.

Allez, l’été fût meurtrier mais c’est à l’automne qu’on sème. Bonne rentrée à tous !

Benoît Mollaret.

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