21 septembre 2016 ~ 1 Commentaire

Auto, démo, socio, …

N°19 21 septembre 2016

Auto, démo, socio, …

Chacun connaît l’histoire d’Œdipe, le gars qui, sans vraiment faire exprès, a tué son père et fécondé sa mère ; le mythe et le complexe d’Œdipe ont donné naissance à la psychologie moderne : parricide, inceste, recherche d’identité, ignorance, croyances, vérité, destin, hubris, … tout ce qui régale les psys est présent dans cette histoire. Ce que l’on sait moins est que la suite de l’histoire a donné naissance aux sciences politiques.
Antigone, la fille et la demi-sœur d’Œdipe, s’opposa à son oncle (et/ou son grand-oncle), le régent Créon, qui voulait lui interdire de donner une digne sépulture à son frère Polynice. L’histoire des sciences politiques a retenu que cette opposition d’Antigone est le 1er exemple de l’autonomisation de l’individu par rapport au pouvoir.
Cette opposition entre la raison d’état (Créon défend la prospérité et la renommée de la ville de Thèbes) et la raison du cœur (Antigone défend l’honneur et la mémoire de son frère) est banalement classique mais très actuelle, c’est celle que l’on retrouve aujourd’hui entre les tenants de l’état d’urgence ou des droits de l’état et les défenseurs des libertés individuelles.

Auto, démo et socio (on pourrait ajouter théo, techno, plouto, stocho, klepto, ochlo, aristo, bureau, réseau, strato, toto, …) sont les préfixes les plus connus qui avec le suffixe cratie (pouvoir en grec) forment autocratie, démocratie et sociocratie trois formes classiques de gouvernance.

Autocratie

L’autocratie est un système politique dans lequel un seul individu détient seul tous les pouvoirs. L’autocratie est un pouvoir qui s’autojustifie et s’autolégitime. Souvent héréditaire, il trouve son origine dans la force ou dans la ruse. Cette autolégitimation paraissant parfois insuffisante et souvent soumise à la concurrence de celle de l’autocrate voisin, les autocrates ont très vite cherché une autre légitimation de leur pouvoir. Ils l’ont trouvé chez les Dieux. Dans toutes les mythologies (le début de l’histoire), les rois et les empereurs sont les descendants des Dieux. C’est vrai dans la Crète minoenne il y a 5000 ans, c‘est encore le cas chez les pharaons d’Egypte à la même époque et en Mésopotamie, même dans le lointain Japon une déesse (7ème siècle avant JC) est à l’origine de la lignée impériale ininterrompue sur plus de 100 générations jusqu’à aujourd’hui.
L’Homme a donc inventé les Dieux, pour expliquer la création du monde et aussi pour permettre à certains d’asseoir leur pouvoir sur les autre hommes. L’autocratie s’est vite transformée en monarchie de droit divin. Le meilleur exemple est la monarchie française de Clovis à Louis XVI. Le baptême de Clovis en l’an 500 marque le début de l’alliance millénaire entre la monarchie française et le clergé. Ce baptême permet à Clovis, premier roi de France, de légitimer son pouvoir sur les populations gallo-romaines déjà christianisées de l’ouest et du sud de la France et au clergé de bénéficier de la protection du roi. C’est la même chose pour la monarchie britannique dont la devise est (en français dans le texte, héritage de l’invasion normande) ‘’Dieu et mon droit’’. Les souverains français et britanniques règnent au nom de Dieu.

Démocratie

La démocratie est un système politique dans lequel le peuple (demo) a le pouvoir. Cette belle définition, probablement de l’athénien Périclès, reprise par Lincoln ‘’gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple’’ (et par les Constitutions françaises de 1946 et 1958) butte immédiatement sur la définition du peuple, à ne pas confondre avec l’ensemble des citoyens. Les démocraties de l’antiquité (Athènes, certains villes d’Inde ou de Mésopotamie) étaient des proto-démocraties, des démocraties très limitées : environ un habitant sur 10 ou 20 avait droit au titre de citoyen libre ; étaient exclus, les femmes, les esclaves (nombreux), les pauvres, les étrangers.
La démocratie renaît au Moyen-Age en Angleterre avec l’élection du Conseil du Roi (un premier Parlement, élu là encore par un habitant sur 20). Le corps électoral augmente lentement, la Chambre des Communes voit son pouvoir s’étendre et en 1689 l’Habeas Corpus et le Bill of Rights mettent fin aux arrestations arbitraires et au pouvoir absolu de la monarchie au profit du Parlement. C’est, 100 ans avant la sanglante Révolution française, la première monarchie parlementaire, née sans effusion de sang et dont les principes d’organisation subsistent encore aujourd’hui.
La deuxième démocratie fût la démocratie américaine née de l’indépendance de 1776, une vraie démocratie libérale mais aussi une démocratie de droit divin (Dieu est cité dans la 1ère et la dernière phrase de la déclaration d’indépendance !). Le nombre de démocraties augmente, surtout en Europe, et les premiers défauts des démocraties apparaissent. Les principaux étant la personnalisation du pouvoir, la dictature de la majorité, la faiblesse des contre-pouvoirs.
Ces défauts sont tels que Churchill a pu dire : ‘’La démocratie est le pire des systèmes, à l’exclusion de tous les autres.’’ En 1947 Churchill est alors le chef de l’opposition au gouvernement travailliste que les Britanniques se sont choisi pour gérer l’après-guerre, il s’adresse au Premier ministre Attlee et nous livre sa conception de la démocratie parlementaire : ‘’La démocratie n’est pas un lieu où ou obtient un mandat déterminé sur des promesses, puis où on en fait ce qu’on veut. Nous estimons qu’il devrait y avoir une relation constante entre les dirigeants et le peuple. « Le gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple » : voilà qui reste la définition souveraine de la démocratie. [...] Démocratie, dois-je expliquer au ministre, ne signifie pas : « Nous avons notre majorité, peu importe comment, et nous avons notre bail pour cinq ans, qu’allons-nous donc en faire ? « . Cela n’est pas la démocratie, c’est seulement du petit baratin partisan, qui ne va pas jusqu’à la masse des habitants de ce pays. [...] Ce n’est pas le Parlement qui doit régner ; c’est le peuple qui doit régner à travers le Parlement. [...] Beaucoup de formes de gouvernement ont été testées, et seront testées dans ce monde [...] Personne ne prétend que la démocratie est parfaite ou omnisciente. En effet, on a pu dire qu’elle était la pire forme de gouvernement à l’exception de toutes celles qui ont été essayées au fil du temps ; mais il existe le sentiment, largement partagé dans notre pays, que le peuple doit être souverain, souverain de façon continue, et que l’opinion publique, exprimée par tous les moyens constitutionnels, devrait façonner, guider et contrôler les actions de ministres qui en sont les serviteurs et non les maîtres. [...] Un groupe d’hommes qui a le contrôle de la machine et une majorité parlementaire a sans aucun doute le pouvoir de proposer ce qu’il veut sans le moindre égard pour le fait que le peuple l’apprécie ou non, ou la moindre référence à sa présence dans son programme de campagne. [...] Le parti adverse doit-il vraiment être autorisé à faire adopter des lois affectant le caractère même de ce pays dans les dernières années de ce Parlement sans aucun appel au droit de vote du peuple, qui l’a placé là où il est ? Non, Monsieur, la démocratie dit: « Non, mille fois non.’’ Vous n’avez pas le droit de faire passer, dans la dernière phase d’une législature, des lois qui ne sont pas acceptées ni désirées par la majorité populaire. [...]’’

Churchill défend évidemment les droits du Parlement et les intérêts de son parti — il réclame des élections anticipées — mais son texte mérite plusieurs lectures et devrait de toute urgence être envoyé à Hollande et Valls.

Ce système, ‘’le pire à l’exclusion de tous les autres’’, peut-il être amélioré ? Voici quelques suggestions qui permettraient de rendre notre système politique un peu plus démocratique :
o Tout d’abord la limitation du cumul des mandats est un impératif de respiration démocratique. Une personne : un mandat, avec limitation à deux mandats successifs identiques.
o Interdiction des ‘’parachutages’’. Nul n’est éligible là où il n’est électeur.
o Limitation des cas de décision individuelle : les présidents des exécutifs locaux, comme leur nom l’indique, exécutent les décisions prises par les conseils qu’ils ne président plus : le premier ministre est nommé par le Parlement.
o Responsabilité individuelle des ministres devant le Parlement.
o Les ministres abandonnent tous leurs mandats et les retrouvent en quittant le gouvernement.
o Toutes les assemblées sont élues au suffrage universel direct à la proportionnelle, avec un seuil de représentativité (5 % ?) et une prime majoritaire. Les sénateurs sont élus à la proportionnelle dans des circonscriptions régionales, les députés aussi mais dans des circonscriptions départementales.
o Les conseils d’agglomération et de métropole sont désignés par scrutin de liste direct.
o Les agents publics élus quittent la fonction publique.
o Inéligibilité à vie pour tous les condamnés à des peines de prison.
o Application partout où cela est possible des principes de subsidiarité, de décentralisation et de déconcentration des pouvoirs.
o Création de droits d’initiative citoyenne à tous les niveaux.
o Disparition du référendum sauf pour approuver une future Constitution.

Et la sociocratie ?

La sociocratie est un mode de gouvernance dans lequel le pouvoir appartient au groupe (socio) avec un mode de décision par consentement.
Le meilleur exemple de gouvernance sociocratique est fourni par le film Des hommes et des Dieux (palmé à Cannes en 2010, César du meilleur film en 2011) qui raconte l’histoire tragique (ils furent assassinés en 1996 par les djihadistes de l’époque) d’une communauté de moines à Tibhirine en Algérie. Dans cette communauté de 8 frères existe un frère prieur, le chef, dont le rôle n’est pas de diriger mais de créer les conditions du consensus au sein de la communauté puis de mettre en œuvre les décisions prises. Au moment le plus intense du film (les moines envisagent de quitter l’Algérie en crise) Michaël Lonsdale, le frère médecin, dit à Lambert Wilson : ‘’Christian, nous ne t’avons pas nommé Prieur pour que tu décides tout seul !’’ Toute la sociocratie est résumée dans cette cinglante réplique.
La sociocratie issue de la philosophie positiviste d’Auguste Comte (1850), s’est peu développée en France. Elle revient depuis les années 1980 en provenance du Canada après être passée par la systémique californienne. Le cœur de la sociocratie est la décision par consentement, il y a consentement (de toutes les personnes du groupe) lorsque toutes les objections raisonnables ont été levées, lorsque personne n’utilise son droit de veto. En sociocratie, on a le droit ne pas être d’accord, d’objecter, à condition de dire pourquoi et de proposer autre chose ; en démocratie on peut être en désaccord sans rien proposer et sans même expliquer pourquoi.
J’ai personnellement, à plusieurs reprises et dans des contextes différents, utilisé les principes de la gouvernance sociocratique avec de grands bénéfices : fluidité de la communication, disparition des non-dits, décisions consensuelles.

A l’évidence la sociocratie est plus facile à mettre en œuvre à l’échelle d’un groupe restreint qu’à l’échelle d’un pays, mais je ne suis pas convaincu que Churchill ait définitivement raison en qualifiant la démocratie de moins mauvais des systèmes de gouvernance. La sociocratie permet, en faisant confiance à l’humain, de mettre l’intelligence collective au service d’objectifs communs.

Espérons que les candidats de 2017 qui s’échauffent dans l’arène médiatique sauront nous proposer et nous faire partager des objectifs communs, et ne se contenteront pas de nous vanter des catalogues de moyens. La transition écologique vers un véritable modèle de développement durable (dans cette expression le substantif est aussi important que l’épithète) représente le seul vrai projet politique, économique, social et culturel pour les décades à venir.

Une réponse à “Auto, démo, socio, …”

  1. Mais d’où sors-tu toutes ces infos ? Je suis impressionné. Bravo


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