18 novembre 2016 ~ 2 Commentaires

Trump et Macron

N°25 16 novembre 2016

Trump et Macron

Le premier sera Président des USA dans deux mois, le second se déclare aujourd’hui candidat à la Présidence de la République. Ils ont tous les deux des idées (pas vraiment les mêmes) et de l’ambition, certainement pour eux-mêmes et aussi pour leur pays. Les slogans sont proches : ‘’Make America great again’’ pour l’un et ‘’Faire réussir la France’’ pour l’autre.

La faute de Bill et les erreurs d’Obama

Les commentaires et analyses sur la défaite de Mme Clinton sont multiples et variées mais aucun ne semble vraiment définitif. Voici les miens :
• Le 8 novembre ce n’est pas Trump qui a gagné mais, à l’évidence, Clinton qui a perdu. Trump a exactement le même nombre de voix que Romney en 2012 alors que Clinton perd 4 millions d’électeurs par rapport à Obama qui en avait déjà perdu 4 entre 2008 et 2012…
• On reproche à Trump d’avoir un million d’électeurs de moins que Clinton. La belle affaire : les Etats-Unis sont un pays fédéral, les fondateurs, Thomas Jefferson, John Adams, Benjamin Franklin et les autres l’ont voulu ainsi. A l’époque ce fédéralisme de treize états indépendants mais fédérés était destiné à rompre de façon irréversible avec l’absolutisme du Roi anglais. Peut-être qu’un jour ce fédéralisme servira-t-il à résister à un autre pouvoir ?
• La différence de voix, un million, entre les deux candidats est largement inférieure au total des voix obtenus, cinq millions, par deux candidats marginaux, une écolo et un libertarien. Ces deux candidats a priori plus éloignés de Trump que de Clinton ont, malgré eux, contribué à la victoire du milliardaire. Ah, la division à gauche, Jospin s’en souvient encore …
• Les médias et les sondeurs sont critiqués pour n’avoir pas prévu le résultat. Balivernes, dans les 48 heures précédant l’élection tous les sondages annonçaient : ‘’léger avantage à Clinton mais on est dans la marge d’erreur’’.
• La crise économique dans laquelle nous sommes depuis 8 ans est née dans la finance américaine. Tout a commencé sous la présidence de Bill Clinton. C’est lui qui, avec Alan Greenspan (Président de la Fed, la banque centrale US), a relancé l’économie américaine avec une politique monétaire très accommodante. Pour sortir de la politique anti-inflationniste mais récessive de Reagan Greenspan avec l’accord de Bill Clinton a injecté des liquidités dans le système bancaire et a maintenu des taux d’intérêt très bas. Clinton a offert à L’Amérique une reprise économique réelle (des dizaines de millions d’emplois ont été créés sous ses deux mandats) mais à crédit. Cette politique de crédit facile a conduit aux bulles technologique de 2000/2001, obligataires en 2004/2005 puis immobilière en 2006/2007. On connaît la suite : des millions de prêts non remboursés, recyclés en produits +/- toxiques et la faillite de Lehman Brothers en 2008 en plein pendant la campagne électorale victorieuse de Obama. C’est sûrement facile à dire aujourd’hui mais les ‘’petits blancs déclassés’’ qui ont fait la victoire de Trump sont les emprunteurs ruinés de l’époque de crédit facile de Greenspan. Hillary paye la faute de Bill.
• En 2008, un mois après l’éclatement de la crise financière et bancaire, Obama est élu avec plus de 9 millions de voix d’avance. Il est personnellement populaire pendant ces deux mandats mais n’arrive pas à convaincre les américains de donner une majorité démocrate au Congrès et passera 6 années sur 8 en cohabitation avec un Congrès républicain. Même le parti démocrate ne le soutient pas toujours. Il n’a pas les mains libres pour mener ses réformes en faveur des classes moyennes : Obama care, augmentation du salaire minimum, baisse d’impôts. Et surtout il laisse les inégalités exploser : le revenu moyen augmente tandis que le revenu médian baisse. Comme du temps de Clinton (et encore plus) la Fed injecte des milliards de $ à un taux d’intérêt voisin de zéro dans l’économie qui ne profitent qu’aux investisseurs en actions ou dans l’immobilier. Malgré quelques timides revalorisations, il n’existe pas aux US une formule de revalorisation automatique en fonction de l’inflation, le salaire minimum fédéral américain stagne à 7 $ de l’heure au même niveau qu’il y a trente ans ! Le smicard américain a donc perdu un tiers de son pouvoir d’achat en une génération ; dans un pays en croissance c’est inimaginable. On comprend mieux pourquoi Sanders, opposé à Clinton dans la primaire démocrate, proposait un salaire horaire minimal de 15 $.
• Autre inégalité américaine, l’inégalité d’accès à l’université. Sur le blog de Piketty, notre économiste spécialiste mondial des inégalités, on trouve une droite de corrélation quasi parfaite entre les revenus des parents et le taux d’accès des enfants à l’université : les enfants des plus pauvres ont un taux d’accès à l’université de 20 %, les enfants des plus riches de 95 %. Cette inégalité est la pire de toutes car cumulative, elle s’auto-amplifie car évidemment les jeunes américains sortant de l’université auront des jobs bien mieux payés que les autres. ‘’ Le combat pour l’égalité d’accès à l’éducation n’en reste pas moins l’un des plus porteurs pour l’avenir, davantage peut-être que la question de la progressivité fiscale ou même le salaire minimum (même si ces différents combats peuvent et doivent avancer de concert).’’
• Trump, c’est un mélange entre le bagout de Tapie, les obscénités de Berlusconi, l’inconsistance de Boris Johnson, le racisme de Le Pen père, le machisme de Poutine. Tout cela ne fait pas un Président, tiendra-t-il ses promesses ? Espérons que le pragmatisme dont il se vante lui fera abandonner les plus stupides.
Ce sont Les raisins de la colère (roman de Steinbeck et film oscarisé de John Ford) qui ont conduit à l’élection de Trump mais son mandat ne sera pas un remake d’ Apocalypse now (palme d’or à Cannes en 1979 avec une magnifique bande son associant Wagner et les Rolling Stones) !

Et en France ?

Surendettement, déclassement, inégalités, immigration, terrorisme, les déterminants de l’élection américaine sont aussi présents en France. Avec les mêmes effets ?
Le Président Hollande a beaucoup failli mais il faut lui reconnaître un résultat indiscutable : il a sauvegardé, maintenu et à certains égards renforcé le modèle social français. Le système de retraite par répartition solidaire a été conservé et a même été amélioré pour les petites retraites et les carrières longues. Malgré de vraies difficultés dans certains secteurs (hôpital, manque de médecins généralistes, …) les conditions d’accès aux soins ont été maintenues et améliorées avec le tiers payant partiel et les mutuelles complémentaires obligatoires.
Du côté de l’école, et malgré 50 ou 60 000 embauches qui ont été saupoudrées au lieu d’être concentrées en CP/CE1 au moment où se créent les premiers retards scolaires, les inégalités ont continué à se creuser.
Par petites touches : diminution du seuil d’exonération des successions, création d’un taux d’imposition sur les revenus à 45 %, augmentation des prélèvements fiscaux sur les revenus du capital, diminution des effets du quotient familial, … la fiscalité sous Hollande a contribué à maintenir les inégalités de revenu et de patrimoine à leurs niveaux (élevés) de 2012.
Le filet social français est aussi solide que coûteux, 55 % de PIB de dépenses publiques en France contre 35 % aux US. Il faut le conserver, c’est lui qui empêchera l’explosion des inégalités et l’accès au pouvoir des populistes irresponsables. En 2017 ou plus tard.

Et Macron ?

Macron a trouvé cette semaine un petit créneau médiatique, entre l’élection de Trump et la primaire de la droite, pour annoncer sa candidature à l’Elysée. Sa déclaration de candidature est bien léchée, tout y est : la ‘’nécessaire révolution démocratique’’, la ‘’relance européenne’’, ‘’l’émancipation et l’insertion par le travail qui nous construit’’, ‘’l’investissement dans notre avenir’’, ‘’la transformation climatique et énergétique’’, ‘’l’école et la transmission … pour permettre à tous les jeunes de créer librement leur avenir’’.
La volonté est indéniable, la vision ambitieuse, la direction séduisante mais le chemin reste encore incertain et les moyens inconnus.
L’analyse linguistique est claire : le top 3 de Macron c’est le progrès, la liberté (remplacée parfois par l’émancipation pour gauchir le vocabulaire) et l’énergie : ‘’ J’en appelle … à toutes celles et ceux qui … croient dans la réconciliation de la liberté et du progrès.’’ Il aurait ajouté ‘’et de la solidarité’’ que cela n’aurait pas dénaturé son propos. Dommage.
Macron c’est un mélange entre le modernisme de VGE version 1974, le disruptisme de Valls, le flegme de Hollande, la compétence de DSK, l’européanisme de Delors, le look de Kennedy, l’indiscipline de Rocard. Tout cela fait-il un Président ? Certains pourraient penser qu’il lui manque encore un peu d’épaisseur historique, de cœur et d’humanité, il a pourtant été le seul ministre, avec Taubira, à s’opposer publiquement à l’odieux projet de révision constitutionnelle sur la déchéance de nationalité.
Macron est convaincu que le libéralisme qui croit en l’individu, en ses capacités d’autodétermination et d’action est une valeur de gauche. Son argumentation a du mal à convaincre au-delà des libéraux. Pour gagner les 20 % d’électeurs qui lui permettraient d’envisager le 2nd tour de l’élection présidentielle il lui faudra nous convaincre qu’il est désireux et capable de concilier la liberté pour les uns, la solidarité pour les autres et le progrès pour tous.

Benoît Mollaret

2 Réponses à “Trump et Macron”

  1. Bravo, belles analyses. JXB

  2. Alors , es-tu convaincu par Macron ?
    Peut-on croire à ce melting-pot de qualité comme tu le présentes ?


Laisser un commentaire

Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus