27 décembre 2016 ~ 0 Commentaire

Alep et la démocratie

N°30 21 décembre 2016

Alep et la démocratie

Chaque fois que j’entends le mot Alep, j’entends ‘’Help !’ ou ‘’A l’aide !’’ crié par des millions de syriens déplacés, affamés, bombardés, torturés, martyrisés, massacrés, … par Assad et ses complices.

La tragédie syrienne est un ensemble de conflits (politiques, stratégiques, énergétiques, nationalistes, géopolitiques, religieux, …) bien peu aisé à démêler. Chaque individu, famille, clan s’identifie avec plusieurs critères : la religion (3 principales + leurs nombreuses variantes), l’ethnie (arabe, kurde, turkmène, druze, …), l’orientation politique (autoritaire, monarchique, républicain, socialiste, …), le choix de la puissance locale de référence (Iran, Turquie, Arabie, …) ; il y a donc des centaines de combinaisons possibles, dans la réalité une bonne vingtaine …

Le territoire syrien a été celui d’une des plus vieilles civilisations, Damas et Alep sont des villes cinq fois millénaires. Les premiers exemples de sédentarisation puis d’urbanisation sont connus en Syrie et en Irak. De très grands empires ont eu Damas pour capitale, avant ou après l’arrivée des musulmans (700 après JC) et jusqu’au XVIème siècle qui voit les Ottomans prendre le contrôle de toute la méditerranée orientale. A la fin de la 1ère guerre mondiale, les Français et les Anglais se partagent (un peu artificiellement) les territoires abandonnés par les Ottomans alliés aux Allemands.
De 1920 à 1940 la France exerce un ‘’mandat’’ peu pacifique sur la Syrie. Avec l’aide des Britanniques, auxquels de Gaulle essaie en vain de s’opposer, les syriens nationalistes obtiennent leur indépendance en 1946.
Il s’ensuit, en un quart de siècle, une bonne demi-douzaine de coups d’état, tantôt civils, tantôt militaires, donnant naissance à des gouvernements rarement très démocratiques. Jusqu’à ce que, en 1970, un coup d’état un peu plus violent que les autres dirigé par le père de Bachar el Assad donne naissance à l’actuel régime.
De 1970 à 2000 Assad père impose à la Syrie un régime dictatorial en s’appuyant sur l’armée et les services secrets dirigés par des membres de la famille. Il est soutenu par les minorités religieuses alaouites (variation très minoritaire – sauf en Syrie – de l’islam chiite) et chrétiennes qu’il prétend défendre contre les musulmans sunnites qui représentent environ 75 % de la population. En 2000 son fils le remplace et prolonge le même régime militaro-autoritaire.

Le ‘’printemps arabe’’, né en Tunisie fin 2010, fait naître un certain espoir en Syrie. Encouragés par les départs du tunisien Ben Ali et de l’égyptien Moubarak les syriens manifestent pacifiquement dans tout le pays pour la démocratisation du régime. Assad, comme son père le lui avait appris, réagit par la force et la brutalité, fait emprisonner les leaders qui appellent à des élections libres et fait tirer sur les foules. Les mouvements pacifistes s’étendent à tout le pays et se transforment peu à peu en rébellion armée. Cette rébellion est, au début en 2011-2012, dirigée par l’Armée Syrienne Libre (ASL), mouvement non religieux mais, comme le pays, à majorité sunnite. Début 2013 l’ASL (reconnue depuis sa naissance par la France puis par les autres pays occidentaux) est concurrencée par des mouvements armés islamistes issus d’Al Qaida, la rébellion armée se transforme en guerre civile généralisée. Les forces fidèles au régime sont aidées sur le terrain par le Hezbollah (chiite) libanais et par des milices chiites financées et dirigées par l’Iran tandis que les forces islamistes sunnites sont armées par la Turquie, l’Arabie saoudite et le Qatar pays diplomatiquement alliés aux occidentaux.

Le premier tournant de la crise syrienne a lieu mi 2013. Devant la violence des forces d’Assad face à sa population rebelle, les pays occidentaux, Etats-Unis, France et Royaume-Uni, menacent Assad d’intervenir. Obama prend le risque de définir une ‘’ligne rouge’’, l’utilisation d’armes chimiques par le régime contre sa population, qui entraînerait automatiquement une riposte occidentale. Assad pour terroriser ses opposants n’hésite pas à utiliser ses armes chimiques, cela a été clairement prouvé et même reconnue par la Russie. Que va faire Obama ? Il consulte ses alliés France et Royaume-Uni. Hollande renforcé par les succès des armes françaises au Mali est prêt à y aller. Cameron traumatisé par la deuxième guerre du golfe et les fausses ‘’armes de destruction massive’’ irakiennes consulte le parlement britannique qui, à une courte majorité, refuse d’autoriser des frappes contre les forces d’Assad. Obama recule et Hollande ne prend pas le risque diplomatique (faible de mon point de vue) de lancer seul un raid de Rafales.
La Russie de Poutine propose alors de superviser le regroupement puis la destruction de (presque) toutes les armes chimiques syriennes et l’impose à Assad. Cette initiative heureuse et réussie remet la Russie dans le jeu syrien.

L’arrivée de Daech en Syrie en 2013 est le deuxième tournant de cette guerre. Dans un premier temps il s’allie aux forces rebelles mais très vite (début 2014), face à ses ambitions sans limites et sa radicalité extrême, l’ASL et les autres groupes rebelles lui déclarent la guerre. Daech gagne du terrain, l’ASL recule et Assad en profite pour faire reculer les forces rebelles vers le nord, vers Alep.
Daech, venu d’Irak, se bat en Syrie contre les forces pro-régime au centre qui reculent, contre les kurdes au nord qui résistent, contre les forces rebelles à l’ouest qui se replient dans la région d’Alep. Daech, officiellement créé en juin 2014, se renforce sur tous les fronts, recrute des dizaines de milliers de combattants et finit par inquiéter la ‘’communauté internationale’’. En septembre une coalition d’états arabes sunnites (Arabie, Emirats, Jordanie, …) et les Etats-Unis lance ses premières offensives contre Daech en Syrie.

Début 2015 le régime attaqué à la fois par Daech et par les rebelles (un peu soutenus par les frappes aériennes américaines) est en difficulté et l’Iran envoie des milliers de volontaires chiites soutenir l’armée syrienne ; c’est le troisième tournant. Les rebelles regroupent maintenant toutes les forces opposées à Assad et à Daech et créent une ‘’armée de reconquête’’ soutenue par les grands pays sunnites de la région, Turquie, Qatar et Arabie. Les combats sont de plus en plus indécis et de plus en plus meurtriers. L’Armée syrienne, seule force à posséder l’arme aérienne, bombarde les villes et fait des centaines de morts parmi les populations civiles. La France, un an après les débuts de la coalition internationale et, surtout, après Charlie, se met à bombarder les positions de Daech en Syrie

En septembre, fragilisé par une série de défaites, face à Daech et face à l’ ‘’armée de reconquête’’ et à la tête d’une armée fatiguée et désorganisée, Assad demande officiellement l’aide militaire de la Russie ; c’est le quatrième tournant de cette guerre de cinq ans. Poutine envoie immédiatement son aviation bombarder Daech (moins de 5 % des frappes) et surtout les positions rebelles au régime qui reprend un peu de terrain. Les ‘’forces démocratiques syriennes’’ alliées aux kurdes combattent sur deux fronts : contre Daech avec le soutien aérien américain et contre les forces du régime qui bénéficient du soutien de l’aviation russe.
Début 2016 l’armée syrienne, toujours aidée par les milices chiites libanaises et iraniennes et soutenue par la Russie, lance une grande offensive dans le nord de la Syrie : les rebelles reculent. Russes et américains imposent des moments de trêve qui ne durent pas
A l’été 2016 les combats entre le régime et les rebelles se durcissent et se concentrent dans et autour d’Alep. L’armée syrienne encercle Alep qui est assiégée. A l’ONU russes et américains négocient une trêve pour créer un couloir humanitaire pour ravitailler Alep. Les combats cessent mais l’armée syrienne rompt la trêve et l’aviation russe bombarde un convoi humanitaire de l’ONU à destination des populations civiles d’Alep. Les forces loyales au régime reprennent l’offensive, les avions russes et syriens bombardent méthodiquement les quartiers de la ville, hôpitaux compris. Les dernières défenses de la ville s’effondrent et au moment où les rebelles capitulent l’ONU parvient, trois jours avant Noël, à faire voter une résolution pour demander l’évacuation des civils d’Alep. L’armée syrienne et l’armée russe ont reconquis Alep, c’est le début d’une nouvelle phase de ce conflit.

Conflit de cinq ans dont le bilan est affolant : 500 000 morts, 2 millions de blessés, 6 millions de réfugiés, la moitié de la population syrienne (20 millions) déplacée, l’activité économique syrienne divisée par trois, des merveilles archéologiques millénaires disparues.

Depuis cinq ans, tant avec Sarkozy qu’avec Hollande, la position de la France a été tout à la fois un mélange d’indignation morale justifiée, d’agression verbale inefficace : ‘’Assad ne mérite pas d’être sur terre’’ dixit Fabius et d’impuissance militaire inévitable.

Pour pouvoir construire une solution politique en Syrie il est nécessaire d’en revenir aux faits :
• Les rebelles à l’initiative des premières manifestations en 2011 contre le régime d’Assad ne sont ni des terroristes ni des djihadistes, ce sont des militants (et combattants) démocratiques et laïques.
• Les forces syriennes d’Assad et russes de Poutine ont pour cible principale les forces opposées au régime du dictateur Assad. La reprise récente de Palmyre par Daech indique clairement que Daech n’est pas et n’a jamais été une cible privilégiée pour l’armée russe.
• La Syrie et le principal allié de l’Iran, chiisme oblige. Et l’Iran ne laissera pas tomber l’axe chiite Iran/Irak/Syrie/Liban qu’il a créé.
• Le chiisme et le sunnisme politiques existent, nous devons faire avec

Que peuvent faire la France et l’Europe pour tenter de sortir du drame syrien ?

Première chose : imposer, comme Kouchner avait su le faire autrefois, l’impératif humanitaire de protection des populations civiles.
Puis, détruire Daech par tous les moyens en le frappant à la tête par opérations ciblées contre ses chefs et au portefeuille (il est inimaginable que des puits de pétrole soient encore en service du coté de Raqqa).
Trouver et conserver une position d’équilibre entre états sunnites et chiites. L’Iran, pont entre l’orient et l’occident, doit être un partenaire. Cela passe à la fois par le business et la culture, sur ces deux axes la France est bien placée.
La France et l’Europe doivent aussi maintenir un maximum de liens avec la Turquie, malgré les problèmes arméniens, kurdes et chypriotes, malgré les dérives autoritaires d’Erdogan. Là aussi cela passera par les échanges économiques et culturels. L’Europe doit faire confiance à une ouverture à la Turquie.
Dans la foulée d’une récente résolution onusienne demandant l’arrêt de nouvelles colonies israéliennes dans les territoires occupés, continuer sans relâche à défendre une ‘’solution à deux Etats’’. Je ne pense pas que le conflit israélo-palestinien soit la cause de tous les maux du Proche-Orient mais beaucoup l’utilisent pour justifier des actes ni démocratiques ni pacifiques. Obama, malheureusement en fin de mandat et parce que en fin de mandat, a eu l’intelligence de ne pas opposer son veto à cette résolution symbolique mais remarquablement importante ; Poutine serait bien inspiré de faire pareil vis-à-vis de la Syrie.
Donc la Russie, le troisième grand acteur sur le terrain après l’Iran et la Turquie, que lui dire ? Poutine a montré en Tchétchénie, en Géorgie, dans l’est de l’Ukraine et en Syrie (son intervention était prétendument destinée à lutter contre Daech) qu’il était un menteur et qu’il ne comprenait que le rapport de forces, comme on le lui a appris dans les écoles du KGB. Oui, il faut parler à la Russie et la France n’a cessé de le faire. Mais parler n’est pas céder. Là aussi les échanges économiques sont un levier. Le deal possible avec Poutine est le suivant : la Russie aura accès à la technologie et aux investissements occidentaux et la Russie laissera les démocraties vivre leurs vies.
Dernier point, nos diplomates doivent sortir de leurs vieux schémas, les frontières ne sont pas intangibles. Le conflit en ex-Yougoslavie s’est terminé lorsque les occidentaux, France en tête, ont accepté de remettre en cause ‘’les frontières issues de la seconde guerre mondiale’’. Les orthodoxes serbes ne voulaient pas/plus vivre ni avec les catholiques croates ni avec les bosniaques ? Très bien, un pays pour chacun et les canons se sont tus. Il est assez facile d’imaginer une solution analogue en Syrie et en Irak qui, certes, ne règlera pas tous les problèmes mais qui permettra de retrouver un peu de paix.

En Syrie, comme ailleurs, contre la barbarie guerrière nous devons appuyer et imposer une analyse et des solutions politiques pour conforter les aspirations démocratiques des syriens, pour soutenir leurs désirs de Liberté.

On peut, Assad et Poutine l’ont montré, écraser une ville, écraser Alep ; on ne peut pas, Assad et Poutine ne le montreront pas, écraser les désirs de liberté et de démocratie.

Benoît Mollaret.

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