30 janvier 2017 ~ 0 Commentaire

Le cheval et l’ordinateur

N°34 30 janvier 2017

Le cheval et l’ordinateur

Il y a 82 ans sur les bords de la Garonne quelques familles d’agriculteurs issues du syndicalisme agricole s’inquiètent du peu de perspectives de formations professionnelles offertes à leurs enfants par l’Education nationale. Aidées par un curé de campagne elles décident de créer une école et installent dans le presbytère une ‘’Maison familiale’’ qui accueille une quinzaine d’enfants.
Très vite, pour éviter la récupération par l’épiscopat – on est radical dans le sud-ouest ! –, ces familles se cotisent, empruntent et investissent dans un bâtiment qui deviendra la première Maison Familiale Rurale (MFR).

Le mouvement est lancé pour créer ‘’une forme d’école nouvelle que les adolescents ne refuseraient pas parce qu’elle correspondrait à leurs besoins fondamentaux à cet âge : agir, grandir, être reconnu, prendre une place dans le monde, conquérir un statut et des rôles, devenir une personne ; une forme d’école qui impliquerait les familles et les forces vives du milieu et dont ils seraient responsables, dont les savoirs se trouveraient certes dans la classe mais aussi dans la vie quotidienne de la famille, de l’exploitation agricole ou de l’entreprise, de la communauté du village ; une forme d’école qui ferait de la formation des jeunes une composante du développement de ces milieux.’’

Le chemin sera chaotique : développement pendant la période d’occupation, tentative de récupération par l’Etat et par l’Eglise catholique au sortir de la guerre, difficile reconnaissance officielle par l’Etat en 1955, scolarité obligatoire jusqu’à 16 ans alors que les MFR défendent l’apprentissage dès 14 ans, conflits autour de ‘’l’école libre’’, …
Il a fallu attendre 1984 et un ministre de l’agriculture (ministère de tutelle des MFR) un peu plus imaginatif que la moyenne, Michel Rocard, pour que le statut des MFR soit définitivement et clairement établi : ‘’les MFR sont des centres de formation, sous statut associatif et sous contrat avec l’Etat ou les Régions, qui ont pour objectifs la formation par alternance et l’éducation des jeunes et des adultes ainsi que leur insertion sociale et professionnelle‘’ et qui participent pleinement au service public d’éducation.

Aujourd’hui les MFR accueillent dans 430 établissements plus de 70 000 élèves, apprentis ou stagiaires qui préparent l’un des 130 diplômes ou qualifications proposés. Ces MFR sont aujourd’hui encore organisées et gérées selon les principes définis par leurs fondateurs :
• Les parents sont les premiers responsables de l’éducation de leurs enfants. C’est une double responsabilité, à la fois comme parents et comme membres de l’association gestionnaire. Tous les établissements des MFR sont des associations de parents administrées par les parents des élèves et apprentis. L’engagement des parents reste un élément fondateur des MFR.
• Deuxième principe majeur : l’alternance. Toutes les formations des MFR de bac – 5 (classe de 4ème) à bac + 2 (section de BTS) se font en alternant temps en entreprise et temps dans la MFR. La pédagogie des MFR s’appuie beaucoup sur l’alternance mais ne s’y réduit pas. Par rapport à un enseignement classique qui va du général (les maths, la biologie, la géologie) vers l’appliqué (la conduite d’une exploitation agricole), les programmes des MFR sont construits à l’envers : on commence par étudier les productions végétales et animales et on termine par la chimie. Autre inversion de méthode : dans les MFR ce ne sont pas les enseignants qui posent des questions aux élèves pour voir s’ils ont compris leur enseignemet mais les élèves qui posent des questions à leurs moniteurs sur ce qu’ils ont envie d’apprendre et de comprendre.
• Dernier principe historique, les MFR ne sont pas hors sol. Les MFR vivent sur, par et pour leur territoire au plus près des besoins locaux, ceux des jeunes et ceux des entreprises, artisans et exploitations agricoles. L’apprentissage de la citoyenneté se fait par la coopération sur le terrain avec les acteurs locaux. Deux exemples isérois : les élèves d’une section Bac Pro ‘’Métiers du social’’ assurent, encadrés par leurs moniteurs, l’animation des temps périscolaires de l’école du village pour le plus grand bonheur du maire de cette commune rurale qui n’avait pas les moyens de recruter des animateurs ; les élèves d’une section ‘’Métiers de l’hôtellerie et de la restauration’’ produisent tous les jours (oui même le dimanche) les repas pour une résidence de personnes âgées.

Jeudi dernier, j’ai eu la chance d’être invité par la fédération départementale des treize MFR de l’Isère à remettre le prix de l’entrepreneuriat à deux jeunes anciens élèves de MFR.
Deux histoires personnelles, deux parcours de formation, deux aventures entrepreneuriales qui méritent respect et admiration.

Brigitte, en difficulté scolaire depuis l’âge de treize ans, a très mal vécu ses années de collège et s’est fait exclure. Elle entame un parcours MFR de la 3ème au bac pro ‘’conduite et gestion de l’entreprise agricole, option équitation’’ puis un brevet professionnel (JEPS) de la Jeunesse, de l’Education populaire et du Sport qui lui permet aujourd’hui d’être gérante d’un centre d’équitation qu’elle a créé. Aujourd’hui, à 23 ans, elle est spécialisée dans l’équitation-western ( ! ) et élève 20 chevaux et deux enfants !
Rémi, après avoir passé un bac en alternance puis préparé un BTS en informatique a créé une entreprise de maintenance informatique en milieu rural et vient d’embaucher son premier salarié : un jeune apprenti d’une MFR bien sûr.

En écoutant tous ces jeunes décrire leurs expériences scolaires, humaines et professionnelles, comment ne pas penser à notre système ‘’Education nationale’’ dont un jeune sur cinq sort sans aucun diplôme ni qualification ?

La première caractéristique des établissements MFR est l’autonomie, autonomie de gestion, autonomie financière et autonomie pédagogique. Ces 430 établissements sont certes regroupés en fédérations départementales (13 MFR en Isère), régionales (74 MFR en Auvergne-Rhône-Alpes) et en une Union nationale dont le Centre national pédagogique assure la formation continue (en alternance évidemment) de tous les moniteurs des MFR mais ils restent autonomes, chacun ayant sa propre gouvernance associative et son budget. Dans un pays comme la France, peu enclin à accepter la diversité, surtout au sein du système éducatif, l’autonomie et le succès des MFR sont de bonnes nouvelles.
Hamon osera-t-il proposer l’autonomie des établissements scolaires ? (Macron la propose mais sans dire comment et sans avancer le moindre deal avec les enseignants archi-opposés à une telle mesure). Cela fait moins rêver que le revenu universel mais c’est tout autant révolutionnaire.

Mais l’autonomie ne peut aller sans la responsabilité, responsabilité des parents dans la gestion associative des établissements mais aussi responsabilité des directeurs d’établissements. Les directeurs de MFR assurent la responsabilité opérationnelle de leurs établissements sur tous les plans : ils ont un budget propre, embauchent, développent leurs MFR en fonction des besoins de leur territoire. Ils sont les vrais animateurs de la communauté éducative dont les parents font intégralement partie.
Aujourd’hui les 7000 principaux de collège n’ont aucune responsabilité pédagogique, ne choisissent ni ne sanctionnent les enseignants, subissent les choix des départements pour la gestion technique des collèges et n’ont que très peu d’interactions avec leur environnement social et économique. Imaginez un principal de collège ou proviseur de lycée qui, sous la surveillance et le contrôle d’un Conseil d’administration composé majoritairement de parents d’élèves, assurerait la direction pleine et entière de son collège ou lycée. Ce serait une véritable révolution que personne ne proposera …

Dans les MFR les enseignants sont appelés ‘’moniteurs’’. Ils sont à la fois formateurs en assurant cours et travaux pratiques ; accompagnateurs en aidant les jeunes à s’orienter, trouver leurs stages et leurs premiers jobs ; et animateurs en participant quotidiennement à la vie des maisons. Ils participent obligatoirement chaque année à un stage pédagogique de formation continue et sont encouragés à toutes les innovations pédagogiques.
Nos profs de collège et de lycée sont-ils prêts à se former et à jouer de tels rôles ? J’ose l’espérer mais qui le leur donnera ?

D’autres éléments presqu’aussi importants que les trois précédents contribuent aux succès des MFR : les établissements sont de petite taille (150 à 200 élèves), les classes sont à effectifs réduits (plus proches de 15 que de 35), les relations avec les entreprises sont permanentes, le lien avec le territoire est omniprésent, les parents ont toute leur place dans ces communautés éducatives à taille humaine.

Alternance pour toutes les formations, autonomie des établissements, responsabilité des chefs d’établissements, co-responsabilité des parents, rôle et formation des enseignants, pédagogies innovantes et évolutives, ancrage territorial tous les ingrédients du succès sont connus, expérimentés, documentés, évalués.

Qui osera s’en saisir pour créer un système de formation scolaire, humaine, professionnelle, citoyenne digne des enjeux du XXIème siècle ?

Benoît Mollaret

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