21 avril 2017 ~ 2 Commentaires

Démocratie utile

N°42 21 avril 2017

Démocratie utile

Comme indiqué sur nos cartes électorales le vote est à la fois un droit et un devoir. Devoir non contraint mais devoir quand même. Il est toujours étonnant de constater qu’entre les non-inscrits sur les listes électorales (~ 12 % de la population majeure) et les abstentionnistes nous atteignons 40 % du corps électoral pour l’élection la plus médiatisée et la plus facile à comprendre. Certes, cette année le PPF, le paysage politique français, est en plein chamboulement. Le président sortant qui aurait pu se représenter ne se représente pas et les électeurs français prompts à la critique ne savent pas comment l’exprimer … et c’est le pauvre Hamon qui en fait les frais. D’autre part le phénomène Macron, que je n’ai jamais sous-estimé, vient casser le centenaire clivage droite/gauche structurant le PPF et réconfortant pour l’électeur mais probablement trop réducteur pour décrire le monde de plus en plus complexe dans lequel nous vivons.
Ne pas voter, se dispenser de l’acte électoral, c’est clamer l’inutilité des élections, c’est faire le jeu de ceux qui voudraient, un jour, les supprimer et avec elles tous ces élus qui nous coûtent bien cher.
Un jour, probablement en 2002, un commentateur de plateau télé a inventé l’expression de ‘’vote utile’’. Le ‘’vote utile’’ au premier tour serait le vote pour un candidat susceptible d’accéder au second voire le vote pour le futur gagnant. Quelle ineptie ! En démocratie tous les votes sont utiles, oui tous, même le vote Cheminade ou Poutou. C’est le principe de base du suffrage universel. Ce concept de ‘’vote utile’’ est désastreux. Le vote pour les petits candidats (il y en aurait 7 cette année) serait inutile. Les électeurs qui ne voteraient pas utile, qui voteraient inutile doivent-ils être considérés eux aussi comme inutiles ? On pourrait même leur supprimer le droit de vote puisque leur vote est inutile! Défendre le ‘’vote utile’’ (défini par qui ? BFM ?, les sondages ?, le ministre de l’Intérieur ?, …) c’est fermer la porte de la démocratie et ouvrir celle, bien dangereuse, du totalitarisme.
Ne pas voter ou votez utile, c’est (presque) la même chose, c’est abîmer la démocratie.

Il y a une vingtaine d’années, avant l’obtention du prix Nobel d’économie, Amartya Sen, venu à Grenoble prononcer une conférence sur les famines dans le monde, racontait la fable bien connue, et reprise dans son ouvrage L’idée de justice, des trois enfants qui se disputent une flûte.

Marc (les prénoms ont été modifiés) est un garçon brillant un peu touche à tout qui a fabriqué seul une flûte mais il n’a jamais eu l’occasion d’apprendre à s’en servir.
Hector, enfant de la classe moyenne, lui, a appris à jouer de la flûte.
Michel, fils de prolétaire, n’a aucun jouet à la maison.
Les trois garçons se rencontrent dans un coin de la cour de l’école et se disputent la flûte :
• Hector : ‘’La flûte est pour moi car ya que moi qui sait en jouer’’
• Michel : ‘’Donnez-moi la flûte car j’ai pas d’autre jouet et vous, vous en avez plein’’
• Marc : ‘’La flûte est à moi car c’est moi qui l’ait fabriquée et pas vous !’’
L’instituteur arrive pour séparer les trois bagarreurs, écoute les arguments des uns et des autres et reste fort indécis … Il finit par confisquer la flûte et rentre dans son bureau pour réfléchir : ’’Quelle est la décision la plus juste que je dois prendre ?’’

Que feriez-vous à la place de l’instituteur ? Les trois garçons continuant à se bagarrer derrière sa porte …

Sen répond qu’il n’y a pas de bonne réponse ou plutôt que les trois réponses sont acceptables et que chacun des trois enfants peut avoir la flûte. Car Sen, qui a écrit des milliers de pages sur le sujet, considère que la justice est multidimensionnelle. Il parle de ‘’justice globale’’ et propose une méthode pour passer de la conscience intuitive d’une injustice à l’action pour plus de justice : ‘’ Il faut d’abord passer du sentiment au raisonnement personnel et ensuite à ce que j’appelle le raisonnement public.’’ Pour Sen l’action pour plus de justice ne peut se déployer que dans un système démocratique dans lequel le raisonnement public, le débat public, peut et doit déboucher sur l’identification des injustices qui peuvent être supprimées car ‘’même si je ne sais pas ce qu’est un monde juste, je sais que nous pouvons rendre le nôtre plus juste’’.

Alors vous avez choisi à qui vous donnez la flûte ou vous êtes encore indécis ?

Si vous êtes ‘’utilitariste’’ (une décision juste est une décision utile) vous donnerez la flûte à Hector qui est le seul à savoir en jouer.
Si vous êtes ‘’égalitariste’’ (une décision juste est une décision qui diminue les inégalités) vous donnerez la flûte à Michel.
Si vous êtes ‘’libéral’’ (une décision juste est une décision qui respecte la liberté individuelle) vous donnerez la flûte à Marc.

Vous avez décidé ou êtes toujours indécis ?

Si j’étais l’instituteur je confierais la flûte à Hector pour qu’il en joue devant toute la classe en espérant que la musique puisse adoucir les mœurs bagarreuses de ses camarades. Marc pourra toujours s’en fabriquer une autre et Michel est bien trop brutal pour qu’on lui confie un objet aussi fragile.

Revenons à des histoires de grands et à notre campagne électorale. Hier soir Thomas Piketty et Julia Gagé, les deux principaux conseillers économistes de Hamon, étaient en campagne à Grenoble.

Julia a défendu la mesure phare de Hamon le RUE, revenu universel d’existence, avec trois arguments :
• Indiscutablement le RUE contribuera à augmenter les revenus de ceux qui n’en n’ont pas ou très peu. Un couple sans enfant vivant avec deux RSA verra ses revenus augmenter de 50 %. Ce RUE sera un fort contributeur à la diminution des inégalités. Julia a calculé que le taux de pauvreté (défini à 60 % du revenu médian, environ 1000 €/mois) ‘’passerait de 13,5 à 8,5 %’’ ce qui est tout à fait considérable. Un taux de pauvreté de 8,5 % serait probablement un record mondial, la Grèce et l’Espagne dépassent les 20 %, l’Allemagne et le Royaume-Uni sont à 17/18 %, la Norvège et les Pays-Bas à 10/12 %. La très grande pauvreté (définie à 40 % du revenu médian) serait-elle en voie de disparition en passant de 4 % aujourd’hui à 1 %.
• Le deuxième argument de Julia en faveur du RUE me semble plus discutable est moins fondé. L’ouverture des droits au RUE dès 18 ans permettrait aux étudiants de ne plus avoir besoin de travailler pendant leurs études ce qui serait une cause d’échec à l’université. Le RUE favoriserait donc d’après Hamon et ses conseillers la réussite estudiantine. Sans compter les jobs d’été et les stages obligatoires moins de 20 % des étudiants ont une activité régulière rémunérée alors que le taux d’échec en fin de 1ère année est de plus de 50 % avec plus d’un quart de redoublants et plus d’un étudiant sur quatre qui quitte l’université.
La proportion d’étudiants avec une activité régulière augmente tout au long du parcours universitaire alors que les taux d’échec vont en diminuant. Diminuer le taux d’échec à l’université est un excellent objectif mais le RUE n’est pas le bon moyen pour y arriver !
Mais même sans impact sur la réussite universitaire l’ouverture des droits au RUE dès 18 ans est une mesure positive qui favorisera l’autonomie des jeunes et permettra aux étudiants d’étudier dans de meilleures conditions matérielles.
• Le troisième argument de Julia : ‘’un smicard percevra 170 € de RUE par mois, soit 2000 € de gain de pouvoir d’achat par an. Cela lui permettra d’être plus fort vis-à-vis de son employeur. Le RUE permettra aux salariés de refuser plus facilement des emplois mal payés.’’ ne me paraît pas très crédible, tant que nous aurons 3,5 millions de chômeurs à temps pleins les salaires des non qualifiés resteront tirés vers le bas et le RUE n’y changera rien.

Ce RUE est pour Hamon un outil pour relancer la consommation des plus pauvres. Julia annonce ‘’un coût annuel de 35 milliards d’euros, 2 000 euros par an pour 19 millions de français’’ qui serait financé par ‘’10 milliards de diminution du CICE’’ (c’est raisonnable), ‘’5 milliards d’impôt exceptionnel sur les banques’’ (jouable mais ne va pas aider à faire venir en France les banques londoniennes repoussées par le Brexit) et ‘’11 milliards récupérés sur la fraude fiscale’’ (possible en 2022 mais sûrement pas en 2018)’’. Le compte n’y est pas …
Thomas Piketty, moins démago et plus rigoureux, succède à Julia pour présenter la vision européenne de Hamon. Aujourd’hui l’essentiel du pouvoir de décision en Europe est dans les mains du conseil européen (les 28 chefs d’Etat ou de gouvernement) ou dans les mains du conseil des ministres (les 28 ministres de même responsabilité) ou encore dans celles de l’Eurogroupe qui est la réunion mensuelle, officieuse et secrète des 19 ministres des finances de la zone Euro.
Le projet de Hamon consiste à transformer cette Europe intergouvernementale en une Europe (plus) démocratique en créant un ‘’parlement de la zone euro’’ composé de représentants des 19 parlements nationaux et de représentants du parlement européen qui validerait, ou non, les décisions du conseil de l’Euro. C’est une excellente proposition. Un ministre, de droite ou de gauche, lorsqu’il est à l’Eurogroupe défend les intérêts de son pays avant tout, son point de vue est à peine modulé par son orientation politique ; inversement un député siégeant au futur parlement de la zone Euro défendra en premier lieu ses convictions politiques modulées par son intérêt national. Cela changera tout. Cette proposition est la première proposition sérieuse depuis 15 ans, depuis celle de Joschka Fisher, ministre allemand, pour transformer l’Europe vers plus d’efficacité et plus de solidarité que la France, coincée par la cohabitation Chirac/Jospin, n’avait pas su entendre.
Quel que soit notre prochain Président (extrémistes europhobes mis à part) il pourra reprendre à son compte cette proposition de parlement de la zone Euro.

Hamon qui aurait augmenté ses chances s’il avait su ou voulu reconnaître que ‘’le quinquennat de François Hollande a permis à la France de redresser son économie sans remettre en cause notre modèle social, de redresser ses comptes publics sans remettre en cause nos services publics et de conquérir de nouveaux droits sans remettre en cause nos avancées sociales’’ a préparé un beau programme pour l’avenir de la France. Nous saurons dimanche soir s’il est suffisamment désirable.

Dimanche, allez voter, utile ou inutile, en pensant à demain et surtout à après-demain.

Benoît Mollaret

2 Réponses à “Démocratie utile”

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  2. Au sujet de l’utilité ou de l’inutilité du vote on peut se demander si les dernières élections présidentielles (et pas seulement les 2 précédentes) ont désigné des présidents respectueux de leurs engagements … Si l’on pense que ce n’est pas le cas et si, bien sûr, l’on accorde de l’importance au respect des engagements, on peut aussi s’interroger sur l’utilité du vote de tous ceux qui vont voter demain.


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